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De L’URSS des bureaucrates à la crise capitaliste dans la Russie bourgeoise

Texte de la minorité au congrès de LO de 1998

1er janvier 1999 Monde

Les années 1988-89 ont été celles du tournant en URSS. Dix ans plus tard, la distance et les événements survenus depuis ne font que confirmer que c’est à ce moment que Gorbatchev a franchi le dernier pas permettant d’aller jusqu’au bout de la trahison stalinienne de la révolution d’octobre 1917 : la réintégration dans le giron impérialiste de ce pays qui, jusque-là, malgré tous les reniements du stalinisme, était resté un monde à part, dont le système gardait encore certaines traces de la révolution prolétarienne qui lui avait donné naissance. Depuis que Gorbatchev a ouvert la porte au rétablissement du capitalisme, l’intégration politique, sociale et économique de la Russie au sein du monde impérialiste est entrée dans les faits. Une intégration qui s’est payée au prix de la désintégration de l’union des républiques soviétiques, de la catastrophe économique et de la paupérisation brutale de la grande majorité de la population. Car c’est cela l’assimilation au système impérialiste. La Russie et les républiques de l’ex- Union soviétique obéissent désormais aux mêmes règles que les autres pays, aux mêmes rapports de forces économiques, subissant le même type de crise et de désastres sociaux.

Depuis 1917, les événements russes et leur analyse ont été d’une importance primordiale pour le courant révolutionnaire et l’ensemble du mouvement ouvrier. On peut même dire que l’analyse que faisaient de l’URSS les différents courants révolutionnaires était significative de leur orientation politique et de leurs perspectives sociales et historiques. La fin de l’URSS, quant à elle, si elle règle à sa façon la question de « la nature de l’URSS », ne dispense aucunement les tendances révolutionnaires de se définir par rapport à la révolution d’octobre et ses suites.

La plupart des courants politiques qui se réclament de la classe ouvrière se sont plus ou moins bien débrouillés pour escamoter l’analyse de la fin du stalinisme. Non seulement le courant ex-stalinien ou maoïste, mais même les courants capitalistes d’État ou anarchistes. Les uns, parce que le mythe qu’ils se sont chargés de propager a fait naufrage : celui du socialisme dans un seul pays. Les autres parce qu’ils prétendaient que la bureaucratie allait se maintenir au pouvoir, étant devenue une nouvelle classe dominante détenant collectivement les moyens de production ; ou encore que la bureaucratie stalinienne voulait imposer son système bureaucratique au monde entier... La fin de l’URSS a rendu bien caduques les théories affirmant la pérennité de la domination bureaucratique, ses prétendues capacités à maintenir son système face au capitalisme et même, pour certains, à lui contester la domination sur le monde !

Ces tendances ont existé y compris au sein du mouvement trotskyste : ainsi la IVe Internationale voyait dans le stalinisme un mode de fonctionnement « de transition » et non plus transitoire (c’est-à-dire instable et sans perspective historique selon l’analyse de Trotsky), et parlait comme Mandel d’une « économie de transition » comme si ce qui se passait en Russie était généralisable à tous les pays dits « socialistes ». Cela reflétait le fait que bien des courants avaient eu du mal à résister aux « succès » du stalinisme dans le monde, en mettant au compte du prolétariat et du socialisme bien des régimes nationalistes colorés en rouge.

Pendant les décennies d’hégémonie stalinienne qui ont suivi la seconde guerre mondiale, en URSS et sur une bonne partie du mouvement ouvrier mondial, les apparences n’étaient pas en faveur de l’analyse trotskyste : l’État bureaucratique semblait devoir survivre et même se renforcer de plus en plus en dominant la moitié de l’Europe, alors que Trotsky avait affirmé que le système bureaucratique était par nature instable, « une boule sur une pointe », ne se maintenant que par l’équilibre des forces de classes antagonistes, d’un côté la classe ouvrière, de l’autre la bourgeoisie impérialiste, l’une des deux devant au bout du compte l’emporter.

Trotsky avait été d’ailleurs le seul à donner un contenu de classe au rôle contradictoire de l’État ouvrier dégénéré et de la bureaucratie, cette couche parasitaire qui s’était substituée à la classe ouvrière dans l’exercice du pouvoir. Pour Trotsky, la nature totalitaire du système stalinien découlait de ses fondements mêmes : d’une usurpation du pouvoir prolétarien qui nécessitait une dictature féroce sur la classe ouvrière et l’ensemble de la population, et une dictature personnelle sur l’ensemble de la bureaucratie contrainte d’accepter ce « tous pour un, un pour tous » face à un impérialisme pouvant repartir en guerre à tout moment contre cet État soviétique dont elle vivait. Toutes les autres explications (anti-communistes bien sûr, mais aussi « capitalistes d’État », anarchisantes, puis plus tard post-staliniennes invoquant « le culte de la personnalité » se sont contentées d’expliquer le totalitarisme stalinien... par son totalitarisme, et l’État bureaucratique... par le bureaucratisme d’État. Difficile, dans ces conditions, de comprendre comment, même au bout de 70 ans, des potentats de l’appareil bureaucratique stalinien tels Gorbatchev et Eltsine aient pu, en brandissant le drapeau de la démocratie, se servir de ce même appareil d’État comme d’un levier pour pleinement renouer avec la société bourgeoise.

Le maintien de la dictature bureaucratique durant des décennies n’est nullement le produit de la volonté de la bureaucratie de combattre le capitalisme ni de défendre un type de société collectiviste, même de manière dictatoriale. La bureaucratie n’a jamais représenté une garantie du caractère prolétarien de l’État ouvrier. Cette couche tampon entre la bourgeoisie et le prolétariat, même s’il lui a fallu tout un temps se préserver du retour de la bourgeoisie en Russie, ne s’est jamais tenue à égale distance entre ces deux classes.

Dès son apparition, Trotsky la voyait bien plus proche de la bourgeoisie, mais contrainte par les circonstances de défendre un statu quo résultant d’une double défaite : celle de l’offensive militaire impérialiste en Russie soviétique et celle de la révolution prolétarienne dans le reste de l’Europe. L’État ouvrier dégénéré était le résultat de la révolution inachevée (ayant échoué à s’étendre hors de Russie) et de la contre-révolution inachevée, puisque l’impérialisme, donc la bourgeoisie, n’avait pu reprendre pied en Russie. Le produit improbable d’un double inachèvement. Une situation transitoire s’il en est, qui a duré pourtant, à la faveur d’une part de la crise du capitalisme et des rivalités impérialistes aboutissant à la seconde guerre mondiale, et d’autre part des défaites successives du prolétariat.

Pendant la seconde guerre mondiale, les contradictions inter-impérialistes ont pris momentanément le pas sur l’opposition d’intérêt avec la bureaucratie soviétique. Les dirigeants de l’impérialisme américain et britannique ont même su s’appuyer sur l’URSS à la fin de la guerre, et se partager l’Europe avec elle, pour faire face aux dangers d’explosion révolutionnaire et éradiquer le risque prolétarien.

Par la suite, en faisant le choix de la politique du « containment », les USA ont repoussé les avances que pouvaient lui faire la bureaucratie stalinienne, et se sont à nouveau efforcés d’isoler l’URSS. Mais ils n’ont à l’époque pas été en mesure de reprendre à l’URSS les concessions qu’ils avaient dû lui faire en Europe centrale. Et les révolutions coloniales qui secouaient le monde impérialiste ont permis à la bureaucratie de s’asseoir à nouveau à la table des « grands » en marchandant avec l’impérialisme ses soutiens, fort limités, aux mouvements nationalistes. Mais l’isolement forcé de l’URSS, et du même coup sa survie en tant que système, est alors essentiellement un choix de l’impérialisme.

La bureaucratie devait aussi compter avec les réactions éventuelles de la classe ouvrière. Après la guerre, la force de la classe ouvrière des pays du glacis soviétique s’est manifestée à plusieurs reprises, en Allemagne de l’Est en 1953, puis en Pologne et au cours de la révolution hongroise de 1956, à la suite de la mort de Staline et des quelques mesures de libéralisation de Kroutchev. La bureaucratie, craignant sans doute encore trop la classe ouvrière soviétique, fera vite retomber la chape de plomb de la dictature.

La domination de la bureaucratie n’était pas viable sur le long terme, ni économiquement, ni socialement, ni politiquement. Elle aurait supposé la possibilité de développement d’une grande puissance, parallèlement à l’impérialisme et en dehors de ses circuits, une espèce de développement économique forcé en vase clos. Ce « socialisme » étatique, censé concurrencer pacifiquement le développement capitaliste en évitant la guerre mondiale et... la révolution, c’était le mythe stalinien du socialisme dans un seul pays.

Les limites du système, Trotsky les avait analysées dès 1936 dans son livre « La révolution trahie » : un tel développement à marche forcée, en somme une militarisation de l’économie, pouvait marquer des succès tant qu’il s’agissait de constituer les bases industrielles élémentaires d’un vaste pays sous-développé comme la Russie, mais devait butter sur les crises de fonctionnement et la stagnation voire le recul économique, dès qu’il s’agirait d’une production nécessitant un haut niveau de développement technique et social. Le « socialisme dans un seul pays » n’est pas supérieur au capitalisme. Il n’a même pas la capacité d’atteindre le niveau d’un véritable « capitalisme d’État », comme aurait dit Lénine. La planification sous l’égide de la bureaucratie, qui plus est dans un pays sous-développé, avait déjà montré ses limites du temps de Trotsky : l’incapacité du système bureaucratique à ajuster la production aux besoins de la population (se traduisant par les défauts de production, les surplus et les pénuries... et les queues).

Après la seconde guerre mondiale, la planification bureaucratique put, certes avec bien des à-coups, assurer la reconstruction industrielle de base à la suite des dévastations de la guerre, dans la même mesure que l’Europe capitaliste procédait elle-même à sa reconstruction économique, à grand renfort d’étatisme elle aussi, mais sous l’égide économique de la locomotive américaine. Par bien des aspects, la croissance économique de l’URSS des années cinquante et soixante a suivi celle du monde capitaliste de l’après-guerre. Et, ce n’est un paradoxe qu’en apparence, c’est surtout au moment où l’URSS atteignait à nouveau un certain degré de prospérité économique, au début des années 70, que la planification bureaucratique manifestait les mêmes limites décrites par Trotsky dans les années trente.

Le niveau de vie des Russes qui avait considérablement augmenté a commencé à stagner puis décliner à partir de 1975 comme le montrent les statistiques de la durée de vie qui reculent après avoir longtemps augmenté. Quant à la possibilité de se maintenir face à l’impérialisme, elle était largement tributaire de la capacité de l’Union Soviétique de produire des armes sophistiquées à un rythme équivalent à celui des puissances occidentales. Une fuite en avant, si tant est que le système militaro-industriel soviétique ait eu les moyens technologiques de gagner cette course aux armements, que l’URSS n’aurait pu durablement assumer qu’au prix d’une réduction catastrophique du niveau de vie de toute la population.

De ce côté-là, toute perspective était bouchée. Encore une fois, la bureaucratie n’était qu’une couche parasitaire incapable de développer un nouveau mode de production susceptible de supplanter le capitalisme ou d’ouvrir une nouvelle phase historique.

L’époque Brejnev, si elle a été présentée comme une époque d’immobilisme politique, a été une époque de changements sociaux considérables par le développement de l’enrichissement et de l’accumulation privés. Les aspirations au profit individuel s’y sont donné libre cours, sans que les bureaucrates trop gourmands ou pas assez prudents risquent la balle dans la nuque ou soient envoyés au goulag. Dans les années trente, comme disait Trotsky, le maintien de la propriété étatique des moyens de production était une question de vie ou de mort pour la bureaucratie. D’où ses méthodes totalitaires. C’était sans doute encore vrai, par bien des aspects, dans le contexte de la reconstruction d’après guerre, et de l’isolement de l’URSS de la période de guerre froide.

Mais ce sont précisément ces prérogatives étatiques que l’on a commencé à remettre en cause pendant la période Brejnev, sans le dire officiellement : ce laisser aller, cet essor de l’économie de l’ombre, était déjà une manière de réforme bourgeoise. L’on a commencé à assister à une sorte de démantèlement progressif et silencieux de la planification et de la centralisation étatique de l’économie. La constitution de véritables fiefs privés, de mafias truffant l’appareil d’État, de fortunes de petits et moyens bourgeois et de bureaucrates reconvertis dans le commerce date de cette époque. Tous ceux qui travaillaient dans des secteurs touchant au commerce avec l’étranger ont accumulé des devises et fait fortune. Mais ce développement bourgeois s’est fait dans une société qui restait officiellement celle de la propriété collective des moyens de production, la langue de bois stalinienne devenant de plus en plus détachée de la réalité économique vécue par la population.

Le Gosplan ? Il servait à couvrir le désordre et la prévarication. L’économie étatisée ? C’était le règne des clans bureaucratiques s’enrichissant personnellement, devenant les détenteurs de richesses privées. Le sentiment général, c’était que le système avait les inconvénients de la société bourgeoise avec le profit individuel pour règle, sans en avoir les avantages : liberté de mouvement, de discussion, d’échange et accès aux produits de bonne qualité. C’est cet état d’esprit évidemment empreint d’illusions sur les vertus capitalistes de l’Occident, personne ne songeant à prendre pour modèle l’économie bourgeoise des pays pauvres ! qui a commencé à se développer et permis à la bureaucratie de sentir que le retour au capitalisme pourrait recueillir l’assentiment général.

Cette aspiration avait toujours été celle de la bureaucratie et elle commençait à la mettre en pratique, mais il devenait indispensable de lui donner un caractère légal et une légitimation institutionnelle. Tout ce qui pouvait être fait comme enrichissement privé sans transformer les bases officielles du régime, les années Brejnev l’avaient fait. On ne pouvait aller plus loin, ouvrir les vannes à la formation d’une véritable bourgeoisie, sans franchir un cap : sans légalisation de la propriété privée, sans officialiser la contre-révolution.

C’est Gorbatchev qui l’a fait avec l’appui, pour commencer, de l’ensemble des hautes sphères de la bureaucratie. C’était à la fois un saut qualitatif et, sur bien des points, une affaire entendue. C’était jeter le masque.

Comme l’écrivait Trotsky, la bureaucratie aspire avant tout à la propriété privée des moyens de production sans laquelle tout enrichissement a ses limites, ne permet pas de multiplier la mise. Sans l’institution de l’héritage, biens, usines, capitaux et titres perdent la moitié de leur valeur, disait-il. Or c’était le pouvoir politique qui détenait la clef de cette caverne d’Ali Baba. Qui du moins pouvait retirer le verrou empêchant le retour « naturel » à l’économie bourgeoise.

Avec Gorbatchev, on a donc eu une contre-révolution par en haut, non seulement sans affrontement mais avec l’assentiment général des couches dirigeantes. Ce n’est pas un mouvement de la population, ni des couches petites-bourgeoises, ni même de la base de la bureaucratie, qui a enterré le système stalinien. Au contraire, ce sont les sommets de la bureaucratie qui l’ont programmée et organisée de A à Z. Ce sont les hauts apparatchiks du régime qui ont signé la mort du stalinisme comme système de domination politique, en commençant par déclarer publiquement qu’ils reniaient l’héritage d’octobre 1917 !

Qui pouvait s’opposer à la réintroduction du capitalisme ?

Les sommets de la bureaucratie ? Ils en étaient les artisans. Loin d’être contesté ou menacé, Gorbatchev détenait le contrôle de tous les rouages décisifs de l’appareil d’État quand il a décidé de s’attaquer à l’ancien mode de domination politique et au système du parti unique. Il l’a fait parce que c’était le passage politique obligé de la contre-révolution sociale. Mais ce n’était pas un homme seul. Même s’il a fait semblant d’écouter la base, ce ne sont pas les bureaucrates de base qui l’ont d’abord appuyé, mais les sommets.

Les dirigeants de l’appareil économique ? Ce sont eux qui allaient en être les principaux bénéficiaires, bien placés pour devenir les nouveaux propriétaires des anciens biens de l’État, vu qu’ils ne craignaient pas dans cette restauration de voir revenir des anciens propriétaires inexistants.

La base de la bureaucratie et la petite bourgeoisie ? Le credo de ces couches légèrement favorisées était justement la réussite et le profit individuel qui nécessite l’ouverture du marché et l’ouverture politique du régime.

La classe ouvrière ? Oui, si elle avait profité des mesures de libéralisation politique bourgeoises de Gorbatchev pour s’affirmer en tant que force politique propre et imposer un programme prolétarien de mesures démocratiques et économiques. Ce qui n’a pas été le cas.

Pendant les décennies précédentes, la classe ouvrière soviétique a été la première victime du système stalinien : interdite de tout mode d’expression autonome, violemment réprimée dans tous ses mouvements sociaux, elle n’avait pas le moindre droit politique. Ce qui ne l’empêchait pas de réagir, mais le plus souvent silencieusement, par la résistance passive, l’absentéisme, la baisse de la productivité et autres formes de protestations individuelles larvées. Quant au symbole du pouvoir ouvrier, il y a belle lurette qu’il s’était discrédité à ses yeux. En tout cas, le fait est que Gorbatchev et ses pareils ont enclenché le processus de la restauration bourgeoise par le biais de l’ouverture politique et du multipartisme sans craindre les réactions ouvrières. Au bout de soixante ans de stalinisme, les travailleurs n’ont apparemment rien trouvé à défendre dans le régime.

Cela étant, la classe ouvrière soviétique n’a malheureusement pas profité de la pérestroïka pour s’organiser et constituer une force politique face à toutes les autres forces bourgeoises et petites-bourgeoises qui se sont précipitées sur l’échiquier politique. C’aurait été pourtant la seule force sociale et politique susceptible d’imprimer un cours totalement différent aux événements, avec sans doute des répercussions subversives en occident.

L’impérialisme, quant à lui, avait déjà donné son feu vert à la réconciliation et obtenu des gages des dirigeants russes. Et l’un des gages les plus marquants a été le lâchage des pays de l’est en 1989. Son soutien ne s’est jamais démenti depuis, malgré les péripéties politiques de l’ex-Union soviétique. Il n’est plus question pour lui de profiter d’une guerre comme celle d’Afghanistan pour pousser les dirigeants russes dans leurs retranchements. Au contraire, dans des conflits comme celui de Tchétchénie, le gouvernement russe est désormais assuré du soutien impérialiste. Et on constate depuis dix ans que les dirigeants américains n’ont jamais douté du choix de la bureaucratie ni réellement craint un retour en arrière. C’est ainsi, entre autres, qu’ils ont soutenu Gorbatchev tant qu’il était fermement en selle, sans craindre pour autant que son adversaire Eltsine leur soit moins favorable, en attendant d’accorder de la même façon leur appui au successeur d’Eltsine, serait-il même un « communiste » comme Primakov.

La nouvelle constitution de mars 1990 a institutionnalisé la restauration bourgeoise en lui donnant un cadre et un fondement politique et juridique. La traduction dans la vie sociale et économique a suivi de près avec la première vague des privatisations et l’autorisation de traiter directement avec l’étranger, c’est-à-dire le démantèlement du monopole du commerce extérieur. Au point que la bourgeoisie impérialiste estime parfois (après coup !) que le rythme des réformes a finalement été un peu forcé et du coup cahotant, histoire du moins de justifier le peu d’empressement des investissements occidentaux.

Les politiciens occidentaux font également preuve de la plus parfaite hypocrisie en déplorant le phénomène mafieux qui accompagne le processus de privatisations. Les mafias ? Mais c’est la caractéristique même de l’accumulation primitive bourgeoise (et pas seulement primitive d’ailleurs, même si on parle alors de réseaux d’influence et d’initiés...) ! Et quoi d’étonnant à ce que le processus mafieux gangrène l’appareil d’État lui-même, en commençant par la tête, puisque c’est l’État lui-même qui distribue à droite et à gauche l’essentiel de son pouvoir économique. Puisque ce sont les dirigeants politiques qui vont désormais chercher leurs ordres et leurs orientations du côté des nouveaux groupes économiques et financiers.

Ces mêmes dirigeants sont également devenus les défenseurs d’intérêts locaux. Et les provinces en ont fait de même, chacune voulant jouer directement de la vente de ses propres produits, de ses entreprises, de ses propres liens directs avec l’impérialisme. L’explosion de l’URSS en 1991 a été le produit direct du passage au capitalisme (même si cela a pu se dérouler sur la base des questions nationales que le régime stalinien avait été bien incapable de régler). Et si bien des hommes politiques ont fait mine de regretter cette dislocation, particulièrement Eltsine qui s’en est servi pour renverser Gorbatchev, le pouvoir n’a jamais envisagé de l’empêcher sérieusement (en dépit des quelques démonstrations militaires contre les États baltes) tant elle était une partie du processus de retour au capitalisme.

Les quinze États indépendants qui en sont sortis ont chacun non seulement leur appareil d’État, leur monnaie, leur drapeau et hymne national mais aussi leurs intérêts économiques régionaux, leurs productions locales à vendre, leurs relations particulières avec leurs voisins. Même quand ces relations se tournent prioritairement vers la Russie, ce n’est plus pour des raisons étatiques mais économiques. En d’autres termes l’on a désormais affaire à quinze États bourgeois.

L’éclatement de l’URSS est pour une grande part le résultat du grand dépeçage de l’État qui mène à la constitution d’une nouvelle bourgeoisie. Bien entendu, ce dépeçage mène aussi à la destruction de l’ancien appareil économique qui éclate au profit d’intérêts privés, ceux des potentats les mieux placés, des trusts, des banques, des groupes industriels, locaux, régionaux, ou nationaux.

La crise économique en Russie n’est autre que la manifestation bien concrète du retour au capitalisme. Car le retour au capitalisme, cela ne signifie certes pas qu’il y ait une place au soleil pour un nouvel impérialisme ! Aux pays impérialistes les plus riches, la vitrine occidentale, aux autres la clochardisation de l’économie. Le critère de la concurrence bourgeoise (et impérialiste) a fait son oeuvre. Pesées à cette aune, bien des usines se sont révélées non rentables. Du coup, la première victime de l’économie dite de marché a été l’industrie avec une montée en flèche du chômage. Le chiffre du chômage, en hausse continuelle, peut être choisi comme indice de... réussite de l’introduction des lois du marché capitaliste dans les pays de l’ex-Union Soviétique.

La classe ouvrière paie très durement la création d’une bourgeoisie et son accumulation primitive. D’autant plus durement que la finance impérialiste internationale se sert elle aussi directement et largement, en participant au pillage du pays et au dépeçage de l’ex-État soviétique.

L’Union soviétique, dans sa phase d’industrialisation et d’exode rural à marche forcée, avait échappé à la crise des années trente. Depuis la dernière guerre mondiale, l’URSS a suivi peu ou prou, avec plus ou moins de décalage, les aléas de la conjoncture économique mondiale, affichant de forts taux de croissance pendant les deux décennies de reconstruction d’après-guerre, et entrant dans une période de stagnation pratiquement en même temps que le reste du monde capitaliste. Au cours des années 1980, au même titre, par exemple, que les grands pays d’Amérique latine relativement industrialisés mais ô combien vulnérables, l’URSS a elle aussi accusé la récession mondiale que les impérialismes les plus riches ont fait éponger par les pays moins riches et les plus pauvres, ne serait-ce que par le biais de la chute des cours du pétrole et des matières premières. En 1998, la Russie désormais ouverte à tous les vents de la spéculation capitaliste, a été touchée de plein fouet par les dernières tourmentes financières, au point de contribuer à faire rebondir la crise asiatique, et de l’élargir à d’autres pays dits émergents.

Le mécanisme de la dernière crise russe est la plus parfaite démonstration non des particularités russes (ou ex-soviétiques) mais d’un fonctionnement tout ce qu’il y a de plus classique en régime capitaliste. La baisse des cours mondiaux du pétrole et du gaz a été un élément essentiel de l’appauvrissement en devises de la Russie, vu qu’une très faible part du reste de l’économie lui en rapporte. La « thérapie de choc » de l’année 1992 avec la brutale libération des prix a fait plonger le pays dans l’inflation galopante. Le FMI est intervenu, avec autant de pouvoir sur la politique économique qu’il en a dans les pays du tiers monde. Il a imposé la « rigueur » monétaire et des coupes dramatiques dans le budget de l’État, avec comme résultat le non-paiement des salaires, des retraites et la mise à l’abandon des services publics.

L’endettement de l’État s’est alors traduit par le développement des emprunts d’État, notamment de ces GKO, les bons sur la dette de l’État dont le taux était de plus en plus élevé pour attirer les prêteurs. Le retrait de ces capitaux internationaux a été brutal et a entraîné l’effondrement de la bourse russe en mars 1998. Ne pouvant plus emprunter pour rembourser, l’État a dû se déclarer en faillite et faire appel à l’aide du FMI. Un grand nombre de banques et d’organismes financiers russes ont fait faillite, ce qui ne veut pas dire que leurs propriétaires soient tous dans la misère !

La crise financière signifie encore plus de sacrifices pour la grande majorité de la population, et même la petite bourgeoisie en a fait cette fois les frais. Les salariés, eux, se demandent comment survivre, touchant rarement un maigre salaire. La misère s’est accrue au point qu’en septembre 1998 on recensait officiellement 44 millions de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté dans la seule Russie, soit deux fois plus que l’année passée !

La classe ouvrière russe subit de plein fouet les conséquences de l’effondrement économique. Des mouvements de protestation comme le dernier mouvement des mineurs ont parfois été impressionnants, longs et déterminés. Ils ont aussi contraint plusieurs fois le pouvoir à des reculs. Cependant, comme dans la plupart des pays frappés par la crise et par les plans de privatisation et de licenciements dans le monde, on est loin d’une réaction à la hauteur de l’attaque. Là comme ailleurs, il faudra à la classe ouvrière non seulement se battre contre la bourgeoisie (qui place ses avoirs en dollars dans les banques occidentales), le gouvernement, les politiciens ouvertement ses ennemis et les faux amis « de gauche », ici l’ancien parti communiste, mais aussi se battre pour diriger elle-même ses luttes sans se mettre sous la direction des appareils syndicaux, anciens ou nouveaux.

En Russie comme ailleurs, ce qui est nécessaire ce sont des combats où la classe ouvrière devra défendre clairement ses intérêts de classe sans se laisser tromper par le discours de défense des intérêts nationaux, tant celui des nouveaux États que celui des nostalgiques de la Grande Russie, quand ce n’est pas par la démagogie xénophobe, raciste et antisémite.

Pour l’heure, le drame de l’ex-URSS, est que la chute du régime stalinien, 70 ans après la révolution d’octobre, s’est faite quasiment sans relève militante sur la base des idées communistes révolutionnaires, sans qu’ait émergé un courant ouvrier révolutionnaire organisé. Dans la lutte de classe engagée par la nouvelle bourgeoisie russe contre la population laborieuse, un parti révolutionnaire fait gravement défaut. Mais il peut aussi émerger de cette lutte de classe.

En son temps, Trotsky considérait l’existence et le maintien de l’État ouvrier dégénéré comme la traduction d’une pause momentanée dans l’affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat. La fin du système stalinien n’est nullement la fin de la lutte des classes et des révolutions prolétariennes.

Les combats du prolétariat n’ont pas cessé ces dernières décennies, du Liban à l’Indonésie, de la Pologne à l’Afrique du sud et de l’Iran à l’Algérie. Les occasions révolutionnaires (et donc contre-révolutionnaires) n’ont pas manqué non plus. Mais toutes ont été manquées par les travailleurs faute de partis et de perspectives révolutionnaires.

Reconstruire une internationale communiste est plus que jamais la tâche des révolutionnaires. Même si aujourd’hui la tâche peut sembler bien au-dessus des forces actuelles des petits groupes, le plus probable est que la période qui vient sera celle de la reconstitution des liens internationaux entre révolutionnaires. Les soubresauts de l’économie mondiale ne font que souligner cette nécessité.

6 décembre 1998

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