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Corée : le gouvernement Kim Dae Jung contre les travailleurs

1er décembre 1998 Monde

La Corée du sud connaît son premier hiver depuis l’effondrement économique qui a suivi la dernière crise financière mondiale et la situation de la population y est déjà catastrophique. Comme seule consolation, le président « social démocrate » Kim Dae Jung, ex-opposant arrivé au pouvoir l’an dernier, vient de s’engager à ce que d’ici un an la situation de la Corée soit redressée. Pour l’heure, il a d’ores et déjà jeté aux orties ses promesses électorales sous prétexte de la crise.

Le gouvernement appuie les patrons qui licencient massivement, en particulier les grands trusts, les chaebols. C’est dans l’automobile que les patrons frappent le plus fort, à Kia, Samsung et Hyundai. Le gouvernement a fait semblant de chercher un terrain d’accord entre patrons et syndicats, avec la nomination de médiateurs. Mais lorsque les patrons ont rejeté les médiations, le gouvernement s’est empressé d’envoyer les forces de répression dès que les travailleurs ont cherché à réagir.

Le gouvernement a arrêté cette année des centaines de syndicalistes. Lui qui avait prétendu libérer des prisonniers politiques (94 relâchés en août alors que depuis la venue au pouvoir de Kim Dae Jung il y a eu 232 nouveaux prisonniers politiques !), a réussi à battre des records de syndicalistes emprisonnés : 274 en 1998 alors qu’il y en avait eu 95 en 1996 et 35 en 1997. Nombre de leaders du KCTU, le syndicat dissident non reconnu sous l’ancien régime qui avait entre autres dirigé les grandes grèves quasi insurrectionnelles de 1996-97, sont en prison. Les libérés du mois d’août dernier l’ont été à des conditions draconiennes incluant des signatures de renoncement équivalent à une quasi cessation d’activité. Il y a quelques jours, le 4 décembre, le tribunal de la ville d’Ulsan (la grande ville industrielle portuaire du sud du pays) a requis sept ans de prison contre Kim Kwang Sik, leader syndical de l’entreprise Hyundai Motors d’Ulsan, pour avoir appelé en août dernier à une grève qui aurait « gêné les investissements étrangers » !

Le gouvernement du nouveau président Kim Dae Jung que la presse occidentale qualifie « de gauche », se révèle aussi dur à l’encontre du mouvement ouvrier que ses prédécesseurs. La police a convoqué des centaines de syndicalistes en vue d’arrestation et, devant leur refus de se rendre, établi des listes de personnes recherchées.

La crise économique coréenne et le « Big Deal »

La crise économique qui a débuté en Corée en 1995, s’est déclarée ouvertement en 1997 avec les faillites en chaîne de bon nombre de chaebols. Tout s’est encore aggravé en 1998 avec le krach des bourses asiatiques du 28 août dernier qui a entraîné la faillite des sociétés de courtage coréennes. Les chaebols (les conglomérats industriels et financiers coréens) étaient très implantés dans ce domaine du courtage afin de s’assurer de l’utilisation immédiate des fonds internationaux. Le système consistait en des prêts à très court terme (un à deux jours à des taux énormes) mais garantis par les banques nationalisées et en dernier ressort par l’État. Ce dernier, s’est retrouvé menacé de faillite et la monnaie, le won, a chuté brutalement de 50 % cet été.

Les capitaux internationaux s’étant dégagés massivement, les chaebols n’ont plus eu de fonds pour poursuivre leur production. La production chute à l’heure actuelle de 4 % par mois. La Corée s’est retrouvée contrainte de faire appel au FMI dès la fin 1997, et bien qu’elle ne représente qu’une toute petite part de l’économie mondiale, l’impérialisme a craint des effets incontrôlables et préféré intervenir. Elle a obtenu le rééchelonnement de sa dette et des fonds pour tenir.

Si le « plan de sauvetage » pour la Corée est le plus important de l’histoire du FMI avec 330 milliards de dollars, la contrepartie a été un plan d’austérité draconien pour l’État, les banques et toute l’industrie. A la suite du krach d’août dernier, le gouvernement a immédiatement fermé cinq banques, annoncé la fermeture de 55 entreprises et des plans de licenciements dans tous les trusts se traduisant, les semaines qui ont suivi le krach, par un véritable tremblement de terre : 10 000 salariés licenciés par jour ! Le chômage a atteint les 10 % avec 3 millions de chômeurs et s’achemine vers les 15 %. La Corée s’est engagée à ouvrir aux investisseurs étrangers son marché monétaire et obligataire et le capital de ses entreprises jusqu’à 55 %. Les prix ont subi des hausses vertigineuses dès janvier dernier : jusqu’à 100 % en dix jours alors que les salaires sont en baisse, pour les travailleurs qui en ont encore un. Les soupes populaires ont repris dans les rues de Séoul comme à l’époque de la guerre de Corée.

Bien des salariés ne sont même pas licenciés mais... renvoyés volontaires (on les appelle des « retraités d’honneur » et ils reçoivent une petite prime !). De nombreux salariés n’ont rien touché pendant des mois et d’autres se voient demander par leur patron de remplir des lettres de démission, à utiliser au cas où.

L’annonce faite début octobre de la reprise par Hyundai (premier conglomérat coréen) du trust automobile Kia (le 8e conglomérat, en faillite depuis près d’un an) a été présentée par le gouvernement comme une bonne nouvelle. C’est l’État lui-même qui a monté cette opération en prenant à son compte l’essentiel du trou financier de Kia : 45 milliards de francs sur un total de 65 milliards. Ce nouveau cadeau de l’État aux trusts privés coréens, les fameux chaebols, montre que Kim Dae Jung, premier président se disant social-démocrate de l’histoire de la Corée du sud, n’a nullement l’intention de tenir ses promesses électorales, lui qui déclarait à son arrivée au pouvoir en février 1998 « l’ère des chaebols est terminée ».

Pour les travailleurs, ce regroupement de deux poids lourds de l’automobile équivaut à l’annonce de nouveaux licenciements massifs non seulement à Kia (où deux mille six cent salariés avaient déjà été licenciés) mais également à Hyundai qui récupère pourtant de nouvelles activités. De plus, Samsung, qui était aussi sur les rangs pour la reprise de Kia, devra abandonner sa branche automobile.

C’est la nouvelle politique que le gouvernement a baptisée le « Big Deal » : elle consiste à consacrer chaque chaebol à un secteur industriel particulier (Hyundai l’automobile, Samsung la microélectronique, LG la chimie et la pétrochimie, etc.) en vue de la rationalisation et du redressement de leurs finances, avec comme conséquence fermetures d’usines et licenciements massifs, le coût financier pour les trusts étant amorti par des baisses de salaires. Le Big Deal commence dans l’automobile et le secteur attaqué est l’un des principaux de la classe ouvrière, concentrée en grandes unités, ayant des traditions de lutte et les classes dirigeantes ont toutes les raisons de craindre que les réactions des travailleurs donnent le signal d’un combat général.

La volte-face de la direction du syndicat KCTU

En Corée du sud, au cours d’une succession impressionnante de mouvements, la classe ouvrière a constitué d’imposantes forces militantes combatives et déterminées, des organisations de masse considérables, et notamment un syndicat, le KCTU, à la tête de tous les combats radicaux de la classe ouvrière ces dernières années. Celui-ci s’est construit malgré l’opposition violente du pouvoir refusant toute autre organisation que le syndicat officiel KFTU (le KCTU revendique aujourd’hui 500 000 adhérents et le KFTU un million). Ce syndicat dissident et ultra combatif a finalement été reconnu par le nouveau gouvernement.

Seulement, son attitude a bien changé. Il a déjà créé la surprise cette année en acceptant de s’asseoir à la table des négociations nationales tripartites patronat/syndicat/gouvernement, mais surtout en apposant sa signature aux côtés de l’ex-syndicat officiel KFTU à l’accord autorisant des licenciements collectifs sans décision de justice. L’accord a été signé à chaud dès l’annonce de la crise coréenne en se fondant sur la panique qu’avait engendrée la chute de la monnaie, l’appel au FMI et la menace de faillite des chaebols, des banques et de l’État. Depuis cet accord, les syndicats ouvriers sont associés à la réalisation des plans sociaux ! Le jour même de l’accord, les militants syndicalistes d’Hyundai-Ulsan publiaient un communiqué dénonçant la signature et le second dirigeant national du KCTU, devant la réprobation des militants et des travailleurs, déclarait à la presse : « j’ai honte de ce que nous venons de faire ». C’est sous cette pression que le dirigeant du KCTU a été remplacé à la tête du syndicat par un dirigeant syndical des métallos, leader de grandes grèves qui venait d’être libéré de prison, mais qui lui-même se plie depuis à la politique de la direction du KCTU.

En février dernier, les chantiers navals Hyundai d’Ulsan (29 000 ouvriers) avaient essayé de lancer la grève illimitée et c’est le KCTU de Séoul qui l’a fait arrêter malgré la protestation des ouvriers. Si dans le passé, des ouvriers se sont immolés par le feu pour dénoncer la condition faite à leurs frères de classe, cette fois c’est pour dénoncer le retournement de veste des dirigeants syndicaux qu’un ouvrier des chantiers navals Daewoo l’a fait.

En mai dernier, le syndicat avait officiellement annoncé le début d’organisation d’une offensive ouvrière avec un puis deux jours de grève générale, des mobilisations croissantes auxquelles les travailleurs avaient très bien répondu tout au long du mois de mai et qui devaient aboutir à une grève générale le 10 juin. Mais le KCTU a décommandé cette lutte à laquelle des travailleurs de tous les secteurs de la classe ouvrière semblaient vouloir participer, en prétendant qu’ils vérifieraient par la suite si le gouvernement tiendrait ses engagements.

En juillet-août, à nouveau à Ulsan, haut lieu des luttes ouvrières et dans laquelle un habitant sur dix travaille pour Hyundai, le KCTU de Hyundai Motors (principale organisation syndicale de l’entreprise avec 32 000 syndiqués) a réussi à faire arrêter un conflit contre les licenciements sans que les travailleurs aient obtenu un recul réel des patrons. Pourtant cette stratégie syndicale ne peut se justifier ni par le manque de combativité des travailleurs ni par le risque d’isolement des grévistes de l’automobile puisque 150 000 grévistes dans l’industrie lourde et les services publics étaient également en grève du 14 au 16 juillet, eux aussi contre des licenciements.

Le conflit avait été décidé à l’usine Hyundai d’Ulsan le 14 juillet après l’annonce de 2600 licenciements et il a démarré le 16. L’occupation commençait le 21 juillet. Le syndicat KCTU national annulait son mot d’ordre de grève générale pour le 23 juillet « pour ne pas aggraver une situation de crise déjà grave ». Mais les ouvriers et les militants d’Hyundai ne l’entendaient pas de cette oreille et l’occupation s’est poursuivie en août dans une ambiance rappelant les combats du passé jusqu’à ce que l’entreprise soit assiégée par 30 000 membres des forces spéciales anti-émeutes entourant les 15 000 ouvriers qui occupaient le centre de l’usine et avaient constitué, dans la tradition des grandes grèves de 1987, une milice ouvrière de 1000 hommes intitulée « de légitime défense ». Chaque jour, les arrestations se multipliaient. Les travailleurs s’apprêtaient à l’affrontement. Le KCTU a accepté de négocier et signé un accord pour arrêter la grève. L’appel du syndicat après la fin de la négociation proclame : « paix entre le patron et le syndicat » ! Cet accord ne garantit rien pour l’avenir, ne permet de sauver momentanément que quelques emplois tout en acceptant des réductions de salaires et des centaines de licenciements à Hyundai. Le syndicat a fait lui-même un chiffrage des ponctions sur les salaires des ouvriers qu’il suggère au patron pour éviter de nouveaux licenciements et qui se montent à 268 milliards de wons, soit environ un milliard 340 millions de francs : plus de 3000 francs par salarié !

Dans une déclaration à la presse du 20 août, pour justifier sa reculade, le syndicat des travailleurs de Hyundai Motors déclare : « Le HMWU ne veut ni bloquer ni nuire à la compagnie et il ne veut nullement contribuer à la chute de l’économie nationale » et « le HMWU oppose aux raids de la police anti-émeute une politique syndicale de bonne foi dans les négociations pour résoudre le conflit ». Et ce n’est pas un incident local puisqu’il s’agit du deuxième plus important secteur du syndicat KCTU.

Cette bonne volonté syndicale n’a même pas empêché le gouvernement de Kim Dae Jung d’envoyer quelques jours après ses forces anti-émeutes contre d’autres travailleurs, à Mando, une filiale d’Hyundai-automobiles, faisant un mort et des dizaines de blessés. Quant aux arrestations de militants ouvriers, elles se sont multipliées.

La politique de Kim Dae Jung et le courant nationaliste « djouchéiste »

Le social-démocrate Kim Dae Jung, bénéficiant de l’image d’un opposant intransigeant au régime précédent, est venu au pouvoir fin 1997 sur la base d’un compromis avec ses anciens adversaires politiques, en faisant alliance avec Kim Jong Pil, un des officiers putschistes de 1961, ancien chef de la police politique, à qui il a donné le poste de premier ministre. Il avait obtenu les voix des ouvriers et le soutien militant du syndicat KFTU.

En décembre 1997, il n’avait pas encore officiellement pris ses fonctions qu’il se déclarait en faveur de licenciements massifs, justifiant son retournement en prétendant qu’il venait de découvrir l’étendue des dégâts économiques. Et le 11 janvier 1998, le porte-parole du parti de Kim Dae Jung déclarait à la presse : « nous devons sacrifier 30 % de ce que nous avons pour ne pas avoir à perdre 100 % », un chantage au nom duquel le nouveau gouvernement a fait signer aux syndicats l’accord facilitant les licenciements collectifs. Malgré son discours nationaliste, Kim Dae Jung a signé tout ce que voulait le FMI. Aujourd’hui, il a pour conseiller le financier Georges Soros !

La volte-face de la direction du KCTU, quant à elle, ne peut être comprise comme un recul tactique face aux patrons et à la répression mais comme un choix politique de la direction nationaliste du mouvement syndical. Kim Dae Jung, de son côté, mène une politique de dialogue avec la Corée du nord et de collaboration avec le mouvement nationaliste pro-Corée du nord, courant qui jusque-là était non seulement écarté totalement par les différents régimes mais dont les militants étaient condamnés à mourir en prison. Kim Dae Jung en a libéré quelques-uns et certains anciens leaders djouchéistes (pro-Corée du nord) ont pu recevoir des postes.

Les djouchéistes ne se présentent que rarement au grand jour, notamment à cause de l’interdiction en Corée du sud de faire de la propagande en faveur du régime du nord, mais ils sont très influents dans les organisations militantes sud-coréennes. Le principal slogan des djouchéistes est « Ja Min Tong » (Autonomie, démocratie, réunification), mais ce qui les distingue avant tout est le soutien au régime du nord. La djouché est l’idéologie que le régime du nord a mise en avant en 1960 quand il a voulu marquer son autonomie par rapport à ses deux « grands frères » chinois et russe. C’est une idéologie qui affirme la capacité de la Corée à se débrouiller seule. Littéralement, djouché veut dire « se suffire à soi-même ». La djouché est exposée dans l’équivalent nord-coréen du petit livre rouge de Mao... en 50 volumes de justifications « théoriques ». A la mesure de l’autoglorification de Kim Il Sung, le « chef génial, bien-aimé et soleil de la Corée » qui a eu pour successeur son propre fils Kim Jong Il.

Les djouchéistes ont été le courant largement dominant des luttes étudiantes de Corée du sud, et ils ont fait en sorte qu’elles se polarisent sur la question de la réunification avec le nord. Ils ont été le courant le plus influent parmi les militants ouvriers et dans le mouvement social, dépassant généralement les sociaux-démocrates, les autres nationalistes qui ne soutenaient pas le régime de Corée du nord, ou les religieux.

Les djouchéistes ont un poids important au sein du syndicat KCTU. Des dirigeants du KCTU, qui appartiennent au mouvement nationaliste, ont fondé une organisation nommée : « victoire nationale 21 » (le 21e siècle étant censé consacrer le triomphe du peuple coréen) qui vise à regrouper non seulement les travailleurs et les étudiants ou paysans mais « tous les acteurs sociaux ». Et par ce dernier terme, le mouvement nationaliste a toujours entendu les patrons non-chaebols, qui seraient démocrates et auraient le sens de l’intérêt national.

Mis à part le KCTU, de nombreuses organisations de ce qu’on appelle en Corée « le mouvement social » sont animées principalement par des djouchéistes, surtout des associations recrutant dans la petite bourgeoisie comme Kyung Sil Yun (l’« organisation civile pour la justice économique ») et comme Chamyou Younde, c’est-à-dire « l’alliance des ouvriers et de la société civile », bien qu’il n’y ait quasiment pas d’ouvriers dans ces organisations qui ont appuyé Kim Dae Jung. Ils ont également un poids prépondérant dans le milieu étudiant avec la confédération des étudiants coréens.

Mais si certains djouchéistes plus radicaux combattent Kim Dae Jung, celui-ci reste pour eux l’homme qui a failli être condamné à mort par les militaires pour avoir prôné le dialogue avec le nord, et surtout ils sont d’accord sur le fond politique : la Corée avant tout, y compris avant l’intérêt des travailleurs. On a eu le spectacle d’anciens leaders radicaux du mouvement nationaliste participant à la collecte d’or pour soutenir la monnaie nationale ainsi que la propagande de Kim Dae Jung, sous prétexte de soutien au pays attaqué par le FMI et la finance internationale.

Si Kim Dae Jung peut être utile à la bourgeoisie c’est qu’il peut donner à la politique de sacrifices pour la population une coloration d’union nationale pour sauver la Corée. Il peut sur ce slogan allier droite et gauche et également les nationalistes radicaux djouchéistes qui sont influents dans la direction du mouvement ouvrier et populaire. Ainsi, s’il a libéré d’un côté quelques prisonniers pas tous parmi les anciens leaders étudiants et syndicalistes ouvriers, il a également libéré les généraux emprisonnés : Roh et Chun ! S’il a fait appel à des djouchéistes, il s’est surtout uni au parti de Kim Jong Pil, l’homme de droite de l’époque du général Park devenu leader d’un parti d’opposition avec lequel il a remporté les élections et qu’il a choisi comme premier ministre.

Sa politique consiste à composer avec des dirigeants de syndicats dont certains ont encore une réputation combative et radicale, sans incommoder ses commanditaires capitalistes et un secteur ultra réactionnaire lié à l’armée et à la police politique. Car la classe ouvrière représente une menace sociale et politique immédiate pour la bourgeoisie coréenne. Elle a mené des mobilisations sur le terrain politique de nombreuses fois. Le KCTU, en tant que syndicat indépendant du régime, apparaissait comme la première étape vers la constitution d’un parti ouvrier. C’était du moins régulièrement formulé ainsi par les militants. La nouvelle attitude du KCTU vis-à-vis du gouvernement a d’autant plus surpris les militants radicaux de la classe ouvrière qu’ils ne le considéraient pas du tout comme un syndicat classique mais comme une opposition politique au régime, ouvrière et radicale. Mais toute l’ambiguïté, justement, réside dans le contenu nationaliste de sa politique.

Le piège nationaliste

La question nationale, celle de la réunification avec le nord, risque fort de rester encore longtemps explosive en Corée. La crise économique, quant à elle, a favorisé la montée de la xénophobie : peu après l’annonce de l’effondrement économique, une campagne anti-étrangers a débuté. Pour bien des gens, la crise est synonyme de FMI. Ils considèrent que le capital étranger a fait exprès de couler l’économie coréenne. Partir en voyage à l’étranger est devenu comme un acte de trahison nationale. Des campagnes nationalistes ont été lancées comme « 100 % coréen », « achetez des produits de notre pays » ou « ne vous chaussez pas en dollars » et des associations, qui ont un énorme succès, se sont développées dans la petite bourgeoisie uniquement sur ces bases.

On a déjà cité la campagne de collecte de l’or pour soutenir le pays : l’or des bijoux de famille est revendu pour fournir le pays en devises. Le nationalisme radical risque fort d’être le principal danger politique pour la classe ouvrière, auquel Kim Dae Jung pourrait fort bien se prêter.

Du côté syndical, une stratégie décourageante pour les luttes grévistes peut très bien se coupler avec un radicalisme politique nationaliste et même avec des affrontements réguliers avec les forces de l’ordre sans chercher réellement à renverser par la lutte le rapport des forces. On en a eu récemment une démonstration avec les grèves de juillet-août dernier.

Le problème des luttes à venir de la classe ouvrière n’est pas une simple question de combativité, c’est un problème politique, celui des perspectives que se sont données ses dirigeants et ses militants. Pour nombre d’entre eux, le combat principal est celui de l’unification avec la Corée du nord et souvent sous la forme d’un soutien direct et sans critique au régime du nord. Le président Kim Dae Jung joue sur ce nationalisme auquel il laisse des espoirs en faisant croire qu’il serait prêt à faire des pas en vue d’un rapprochement avec le nord. Il se sert aussi du nationalisme pour mettre de son côté une partie du « mouvement social ». Il s’en sert même pour faire accepter les sacrifices à la population pour la reconstruction d’une économie forte et faire reculer les syndicats comme on l’a vu avec le KCTU.

Et ce nationalisme radical, en cas de grave crise sociale, pourrait faire office de dernière issue pour la bourgeoisie coréenne. Que ce soit en Pologne avec Lech Walesa ou en Iran avec Khomeiny, on a vu comment des nationalistes radicaux n’hésitaient pas à s’appuyer sur la révolte sociale, sur la classe ouvrière même, pour parvenir au pouvoir mais certainement pas pour défendre les intérêts des opprimés ni pour jouer le rôle de transformation sociale qui est celui du prolétariat.

Même si, jusqu’à présent c’est le mouvement nationaliste pro-Corée du nord au sein des étudiants, des ouvriers et des milieux populaires qui a été le plus réprimé par les différents régimes, ce n’est pas lui qui est socialement le plus à craindre pour la bourgeoisie, mais un courant ouvrier révolutionnaire qui prendrait la tête de l’ensemble des aspirations populaires et démocratiques, en ne craignant pas de combattre à la fois la dictature capitaliste du sud et la dictature néo-stalinienne du nord.

Face à la crise, il ne suffit pas que les travailleurs coréens descendent dans la rue, fassent une nouvelle fois preuve de leur combativité. Il leur faut une stratégie des luttes, un programme de revendications qui fasse de la classe ouvrière le centre de toutes les luttes des opprimés et qui souligne l’opposition avec tous les possédants, même ceux qui se disent non-chaebols, nationaux ou démocrates.

Il leur faut un parti qui lie leur combat à celui de leurs frères du nord comme à ceux des autres pays de la région, notamment ceux aujourd’hui en révolte comme en Indonésie et en Malaisie. Il leur faut un parti qui ne se laisse pas arrêter par des considérations nationalistes, qui ne craigne pas de faire payer la crise à ses responsables : les capitalistes, à commencer par les patrons coréens.

Publié dans Lutte de Classes n° 39 - décembre 1998

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