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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 6, novembre-décembre 1999

Congo-Brazzaville : Massacres, terreur et épuration ethnique sur les terres d’Elf et de l’impérialisme français

Mis en ligne le 1er décembre 1999 Convergences Monde

En 1991 prenait fin le long règne du dictateur Denis Sassou-Nguesso, prétendument « marxiste-léniniste » mais surtout ami de la compagnie pétrolière Elf. Des élections portaient au pouvoir Pascal Lissouba, qui entreprit de mettre le pétrolier français en concurrence avec l’américain Occidental Petroleum. Mécontentement et inquiétude d’Elf, d’autant plus que les eaux territoriales congolaises et angolaises regorgent de gisements offshores récemment découverts et particulièrement rentables.

De plus, bientôt, dans le contexte créé par l’effondrement du régime de Mobutu au Zaïre, l’impérialisme français souhaita consolider sa situation à Brazzaville. Les élections présidentielles prévues à l’été 97 n’eurent jamais lieu : des accrochages débouchèrent sur un embrasement généralisé entre les Cobras de Sassou-Nguesso, les Ninjas de Lissouba et les troupes du challenger Kolelas.

La compagnie Elf, ne souhaitant pas mettre tous ses œufs dans le même panier, subventionna Sassou tout en continuant à régler les factures de Lissouba auprès des marchands d’armes internationaux, comme l’a reconnu un représentant d’Elf devant un journaliste de la chaîne de télévision M6 [1]. En revanche, l’Etat français apporta un massif soutien à Sassou-Nguesso, par la fourniture de cadres, de mercenaires, d’équipements. Les Cobras l’emportèrent finalement avec le soutien de l’armée angolaise et d’autres alliés de l’impérialisme français (marocains, tchadiens, gabonais, hutus rwandais, etc.), auxquels s’ajoutèrent les vedettes de la compagnie Elf et des blindés français intervenant dans le cadre des manœuvres franco-gabonaises.

La terreur

La victoire de Sassou ne mit pas un terme aux hostilités, qui prirent au contraire un tour plus atroce. En décembre 1998, les Cobras et l’armée angolaise entamèrent le nettoyage des quartiers sud de Brazzaville, Bacongo et Makelekele. Sous prétexte de lutter contre une hypothétique infiltration de Ninjas, les soudards du président, renforcés de 71 véhicules militaires fournis par la France, massacrèrent les ressortissants des ethnies du sud. La Fédération Internationale des Droits de l’Homme évoquait le 17 juin 1999 un bilan de 5000 à 6000 morts lors de ces opérations de nettoyage. D’autres ONG parlent de 25 000 victimes. 250 000 personnes auraient en outre fui la capitale pour se réfugier dans les forêts des alentours dans des conditions dramatiques. Cette campagne de terreur s’est accompagnée de pillages, de très nombreux viols, de mutilations et d’une politique de terre brûlée.

Depuis cette date les quartiers sud de Brazzaville sont restés déserts. Seule une minorité de réfugiés (environ 50 000), poussée par le désespoir, a pris le chemin du retour, mais ils se heurtent à nouveau aux exactions des milices. En mai, des réfugiés poussés à rentrer par le HCR ont été capturés et 400 d’entre eux exécutés. En juin dernier, les Cobras ont attaqué un camp de réfugiés près de Loudima, et auraient d’après les témoignages de l’opposition coupé les mains et les pieds des civils capturés.

L’horreur du régime congolais s’étale à travers les rapports de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme : « massacres délibérés et systématiques de civils non armés perpétrés par les forces gouvernementales », « situation catastrophique des droits humains et des libertés fondamentales ». Une association chrétienne (la FIACAT) parle de « premiers actes de génocide ». Malgré le black-out médiatique sur cette région les témoignages d’atrocités s’accumulent. 350 000 déplacés seraient dans une situation critique.

Un soutien actif des autorités françaises

Tout au long de l’année témoignages et informations se sont accumulés pour laisser penser que la France ne se borne pas à soutenir, à financer et à armer Sassou-Nguesso, mais qu’elle co-organise les opérations sur le terrain. Sans compter les mercenaires et les officieux, 80 officiers et sous-officiers français encadrent, forment, entraînent les troupes du président [2]. Pour Le Monde, il s’agirait de « former les cadres intermédiaires de la gendarmerie, considérée comme le corps le plus discipliné de la force publique congolaise » [3]. Voilà qui n’est pas sans rappeler l’hypocrisie et les silences qui entourèrent la préparation du génocide rwandais de 1994.

La FIBA (banque d’affaires d’Elf) financerait de son côté le recrutement de sous-officiers français par deux militaires français en retraite. En mai dernier, des témoins ont rapporté l’arrivée d’avions Transall français bourrés d’armes destinées à Sassou. D’après l’ERRDUN, organisme qui regroupe tous les partis d’opposition congolais, une troupe de légionnaires français opère directement sur le terrain, et, comme jadis au Rwanda, se livre au contrôle des appartenances ethniques des civils au sud de Brazzaville.

Le soutien français est également politique. Déjà, en voyage en Angola il y a quelques mois, Jacques Chirac, sur les ondes de RFI, se félicitait de la victoire de Sassou-Nguesso au nom du « retour à l’ordre ». La gauche plurielle poursuit la politique congolaise des gouvernements précédents et le Ministère de l’Intérieur surveille les agissements des opposants à Sassou-Nguesso dans l’hexagone. L’ambassadeur de France à Brazzaville ne cache pas ses liens étroits avec le président et parade avec lui à la fête de la musique tandis qu’Elf « sponsorise en grande pompe le rafistolage de la basilique Notre-Dame du Congo » [4]. Enfin Sassou-Nguesso s’est également attaché les services de Jacques Attali (ancien conseiller de François Mitterrand et ex-président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement) et de son bureau d’études moyennant un forfait mensuel de 400 000 F.

Les affaires d’Elf prospèrent

L’Etat de guerre civile permanente ne dérange en rien Elf-Totalfina qui exploite tranquillement l’or noir au large. Mieux, la guerre facilite les transactions pétrolières car l’Etat congolais, toujours au bord de la banqueroute, est contraint de gager ses ressources pétrolières futures et de signer de nombreux contrats d’exploitation afin de subvenir à ses dépenses militaires. La rentabilité de ces contrats est bien supérieure à celle obtenue dans le Golfe Persique.

Cette tragédie congolaise, l’Etat français, et particulièrement le gouvernement de Lionel Jospin, en porte l’entière responsabilité. Denis Sassou-Nguesso n’est qu’une créature de l’impérialisme français. Il est le boucher dont Paris avait besoin pour rétablir son emprise sur son ancienne colonie. Comme au Rwanda, il s’agit d’anéantir toute opposition politique et d’enrôler des milliers de jeunes desperados grâce à la démagogie ethniste et à l’attrait du viol et du pillage.

Mais à la différence du Rwanda (ou plutôt comme au Rwanda avant 1994), le drame congolais se déroule en silence. Les Etats-Unis laissent les mains libres à la France ce qui limite le retentissement international du conflit. (Les Ninjas ne sont sans doute financés que par l’Unita angolaise et par des canaux privés). Peu d’informations filtrent en dehors et elles ne sont guère répercutées en France où la grande presse observe un silence presque complet sur le sujet (et le peu qu’elle dit n’est pas de nature à éclairer le lecteur).

La France se targue de venir au secours des Timorais ou des Kosovars. Mais au même moment, elle contribue à mettre en œuvre au Congo une politique d’épuration ethnique en tous points comparable, qui plus est, sous un gouvernement de gauche !

Le 31 octobre 1999, Julien FORGEAT


[1Le Monde du 1/12/98 et du 23/01/99

[2La Lettre du Continent, 01/07

[3Le Monde du 28/09/98

[4Billets d’Afrique, Juillet - Août 1999

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