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DOSSIER : Europe : la conquête de l’Est par le capital de l’Ouest, mythes, réalités et conséquences

Bourgeoisies de l’Est, la renaissance ?

Mis en ligne le 2 mai 2005 Convergences Monde

Quarante années sous le couvercle : entre la fin des années 1940 et 1989, le strict contrôle de la vie économique par les États des dites Démocraties populaires y a sévèrement bridé les bourgeoisies. Au long de ce presque demi-siècle, ces couches privilégiées n’ont pourtant pas perdu l’objectif de retourner dès que possible dans le giron du monde impérialiste pour y retrouver une activité capitaliste normale. Dès que l’URSS a desserré son étreinte, ces petites et moins petites bourgeoisies se sont donc précipitées vers l’Ouest, pour tenter fébrilement de se reconstruire. Et malgré l’affirmation bruyante de leur credo libéral, elles ont lourdement appuyé leur essor social et économique sur la reconstruction d’États bourgeois de combat, au service de leurs intérêts.

Grande pauvreté et petites puissances

Les niveaux actuels de développement des anciens pays de l’Est sont très différents. La Roumanie, l’Albanie, la Bulgarie ou la plupart des États issus de l’éclatement de la Yougoslavie connaissaient avant 1989 un retard économique qui est loin d’avoir été comblé. Ainsi le PIB par habitant de la Roumanie représentait-il en 2004 seulement 26 % de la moyenne de l’ancienne Europe des 15, celui de la Bulgarie 28 %. Ce n’est pas par hasard si ces pays n’ont pas fait partie des heureux élus de l’Union européenne en 2004.

Parmi les 10 nouveaux pays de l’Union en revanche, les « poids lourds » que sont la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, s’ils restent pauvres relativement à la moyenne de l’UE, ont réussi à se hisser au rang de puissances bourgeoises - de quatrième ordre mais dotées d’économies de marché fragiles mais réelles [1]. En 1999, le secteur privé aurait contribué pour plus de 60 % au PIB des 10 (en Hongrie, ce pourcentage aurait même atteint 90 %). Et en 2004, cette part du privé dans le PIB aurait été comparable à celle des 15 de l’ancienne UE.

Des États organisateurs de la « thérapie de choc »

Ces réformes économiques n’auraient pas été possibles sans les politiques volontaristes et brutales des États en question (la « thérapie de choc » des conseillers de Walesa). C’est évidemment sous l’égide étatique que les grandes entreprises nationales ont été découpées et bradées. Les premiers bénéficiaires en ont été les capitalistes d’Europe de l’Ouest ou des États-Unis, qui ont mis la main sur ce qui pouvait être immédiatement rentable (compagnies aériennes, télécommunications, banques...). Mais des bourgeoisies d’affaires et industrielle locales ont également réussi à émerger du processus, au moins dans les pays les moins pauvres.

Tous les systèmes de privatisation y ont contribué, que ce soit la distribution à leurs employés des titres de propriétés des entreprises publiques, vite récupérés et concentrés entre les mains des dirigeants comme en Pologne, ou bien la vente au public de ces titres, eux aussi accaparés par les initiés ayant réussi à constituer des fonds d’investissements, comme cela s’est plutôt passé en Hongrie.

Cette « réaccumulation primitive » a encore profité de la complaisance des États de l’Est pour piller les finances publiques. En Hongrie par exemple, en 1993, les entreprises ont massivement cessé de payer leurs intérêts aux banques. Au prétexte d’éviter un effondrement du système bancaire, l’État s’est alors précipité pour les renflouer - avec les deniers des contribuables. Une socialisation des dettes privées à faire pâlir le Crédit Lyonnais : les nouvelles bourgeoisies orientales apprennent vite.

Les classes populaires ont subi de plein fouet les effets de cette politique, et le mécontentement qui en a résulté a contribué à changer les majorités. En 1991-92, nombre d’ex-partis communistes furent portés au pouvoir, faisant dire à certains qu’aux « révolutions de velours » succédaient des « restaurations de velours ». En réalité, qu’ils aient ou non été rebaptisés social-démocrates, ces partis ont assuré la continuité des politiques anti-sociales, avant d’être balayés entre 1996 et 1998 par une nouvelle vague de partis explicitement libéraux. L’intérêt des « alternances » gauche-droite est un autre truc des démocraties bourgeoises que celles de l’Est ont su très vite intégrer [2].

À chacun son arrière-cour ?

Les États les moins faibles des pays de l’Est n’ont pas limité leur nouveau rôle bourgeois au terrain intérieur. Alors qu’elles étaient confrontées à l’arrivée agressive des capitaux occidentaux, certaines bourgeoisies ont tenté à leur tour de s’ériger en puissances vis-à-vis de leurs voisins.

C’est le cas de la Pologne qui, depuis le milieu des années 1990, cherche à développer son influence sur ses voisins de l’est et du nord [3]. Les trois pays baltes, dont le niveau de développement est sensiblement inférieur à la moyenne des 10 nouveaux de l’UE (qui leur a malgré tout concédé un ticket d’entrée en 2004), sont l’objet d’une tentative de mise en orbite économique et diplomatique de la part de leur voisin. Varsovie a poussé à la création de bataillons polono-baltes et polono-ukrainiens. Et cette ambition est revendiquée au plus haut niveau : la Pologne prétend jusqu’au sein de l’OTAN au rôle de porte-parole des États baltes comme de l’Ukraine. Cette même ambition politique s’est manifestée lors des négociations de la Conférence intergouvernementale de Rome, en décembre 2003, à propos de la répartition des voix des différents pays au Conseil européen : les représentants polonais, qui contestaient la diminution de leur représentation relativement aux gros européens, ont tenté - sans succès d’ailleurs - d’entraîner dans leur fronde les petits pays de la nouvelle Union.

Louvoyer entre les grands

La polémique de Rome, où la Pologne (s’appuyant sur l’Espagne d’Aznar) dénonçait les « visées hégémoniques » du couple franco-allemand, illustre plus largement les problèmes de positionnement des nouveaux États bourgeois de l’Est entre les grandes puissances. Dans une Union largement dominée par les grands de l’Ouest [4], les petites puissances orientales cherchent à sauvegarder un peu d’indépendance politique. Et comme tous les États dominés, il ne leur reste pour cela pas beaucoup d’autres moyens que de jouer sur les rivalités entre puissances dominantes, européennes contre américaine.

L’alternative diplomatique des USA pour les Peco correspond d’ailleurs à des intérêts très concrets : le volume des investissements américains chez les 10 nouveaux de l’UE est comparable à celui des Européens de l’ouest. Dans ce jeu sur les grands rapports de force internationaux, la Pologne encore a pris une longueur d’avance sur ses voisins, de l’affaire de l’achat de 48 chasseurs F-16 américains en 2003 (au grand dam des marchands de canons français) au soutien aux États-Unis pendant la guerre en Irak. Cette dernière prise de position, qui au-delà de la Pologne avait d’ailleurs rassemblé, à l’occasion de la « lettre des Huit », la plupart des nouveaux Européens [5] autour de la Grande-Bretagne et de l’Italie, avait réussi à mettre en échec la tentative de création d’un front diplomatique européen par la France et l’Allemagne [6]. Le coin avait été enfoncé par l’administration Bush, qui avait ostensiblement remercié l’État polonais en lui confiant la direction d’une des zones de l’Irak occupé. Mais le cadeau était un peu encombrant (Varsovie vient d’ailleurs de faire connaître sa décision de retirer ses troupes du bourbier irakien avant la fin de 2005). Et le gouvernement polonais semble trouver que les retombées économiques de son alignement diplomatique tardent à venir.

C’est qu’au petit jeu de puissance contre puissances, les plus petites sortent rarement gagnantes. Toutes les combinaisons des nouveaux Peco ne peuvent empêcher que leurs bourgeoisies ne jouent qu’un rôle politique marginal, à l’image de leur nouvelle place subalterne dans l’économie mondiale.

Benoît MARCHAND


Des strapontins au Conseil

De nouvelles arrière-cours, oui. À condition qu’elles n’aient pas trop voix au chapitre... L’élargissement européen a provoqué d’âpres marchandages diplomatiques entre « vieille » et « nouvelle » Europe à propos de la répartition des moyens de contrôle des différents États sur la machine institutionnelle de l’UE. Lors des négociations sur la nouvelle Constitution, la Pologne et l’Espagne ont fait alliance pour tenter de sauver le statut que leur offrait le Traité de Nice signé fin 2000.

Celui-ci leur accordait 27 voix chacune au Conseil de l’Europe, soit presque autant que les quatre « grands » (Allemagne, France, Grande-Bretagne et Italie, chacune à 29 voix), la Hongrie ou la République tchèque étant, elles, au niveau du Portugal, de la Grèce ou de la Belgique (12 voix). Des quasi-parités inacceptables pour les impérialismes de l’Ouest. Ils ont donc imposé dans la Constitution européenne que les décisions soient prises à la « majorité qualifiée », soit 55 % des États regroupant 65 % de la population totale. Avec ce dispositif, les « grands » disposent d’une forme de veto en kit, pas très difficile à construire, puisque trois d’entre eux suffisent à réunir plus de 35 % de la population.

Quant à la Banque centrale européenne, la vérité des prix y sera plus explicite encore, le partage des voix s’y faisant au prorata du poids économique des membres. Or les nouveaux pèsent à eux dix le vingtième de l’ancienne Union des 15...


[1PIB/habitant en Hongrie : 59 % de la moyenne des 15 ; Pologne : 43 % ; République tchèque : 64 % ; Slovaquie : 52 % ; Slovénie : 79 %. À titre de comparaison, le même taux pour l’Espagne et le Portugal au moment de leur intégration en 1986 était d’environ 60 % de celui de l’UE d’alors.

[2La Pologne a même connu une cohabitation !

À noter également que les nouvelles couches dirigeantes de l’Est se sont souvent défaussées des attaques contre le niveau de vie et les protections sociales en les présentant comme imposées par Bruxelles, en tant que conditions d’adhésion à l’UE. Il faut d’ailleurs reconnaître que si ces discours ne sont pas moins intéressés politiquement en Pologne ou en Hongrie qu’en France, ils sont objectivement moins mensongers : les coups portés au niveau de vie des classes populaires à l’Est correspondent aux intérêts de leurs nouvelles bourgeoisies, mais sont autant de la responsabilité des impérialismes ouest-européens.

[3En 1999 par exemple, 45 % de ses exportations agro-alimentaires se faisaient vers la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, contre 43 % vers l’Europe des quinze.

[4À elle seule, l’Allemagne représente le tiers de l’économie de la zone euro. Tandis que le poids économique des 10 nouveaux les place entre la Belgique et la Hollande...

[5Pologne, Hongrie République tchèque, Espagne, Grande-Bretagne, Portugal, Italie, Danemark. Cette lettre signée le 30 janvier 2003 fut suivie le 5 février d’une « Déclaration des dix » (Albanie, Bulgarie, Croatie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Roumanie, Slovaquie et Slovénie) allant dans même sens.

[6Chirac avait alors exprimé son dépit en tonnant que les nouveaux Européens avaient « perdu une bonne occasion de se taire ».

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