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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 50, mars-avril 2007

Bolivie : Evo Morales, entre révolte populaire et pression de la bourgeoisie réactionnaire

Mis en ligne le 23 mars 2007 Convergences Monde

Le 9 février, Evo Morales envoyait 200 militaires prendre le contrôle de Vinto, complexe métallurgique appartenant au trust suisse Glencor, et annonçait « le début d’une ère nouvelle pour l’industrie minière ». L’événement fut abondamment commenté par la presse bolivienne et étrangère… et décrié par le patronat bolivien et la Suisse.

Mais selon le gouvernement lui-même, il s’agirait de la nationalisation d’une entreprise « acquise dans des conditions frauduleuses ». Un cas particulier donc. D’autre part Glencor pourra négocier de confortables indemnités. Cette opération rappelle l’occupation spectaculaire en mai dernier des principaux sites pétroliers et gaziers par l’armée, premier acte d’une nationalisation-spectacle qui n’a guère fait trembler les possédants… et qui est loin d’être encore faite.

Car depuis son arrivée au pouvoir, entre les attentes de la population pauvre face aux promesses qu’il avait faites et la résistance de la bourgeoisie, des trusts, voire des chefs de l’armée, Morales tergiverse. Et les affrontements de ces derniers mois ont montré le fossé qui se creuse entre son régime et la population qui l’a élu.

Le 9 janvier en effet, un « bloqueo » général (blocage des routes d’accès) fut organisé autour de la ville de Cochabamba par les organisations de paysans et cocaleros (cultivateurs de coca, souvent anciens mineurs licenciés) rejoints par des manifestants, encore plus nombreux, issus de la population pauvre de la ville. Ensemble ils exigeaient le départ du préfet de la région, Manfredo Reyes Villa. Ancien militaire formé dans une base américaine au Panama, proche de l’ex-président haï Sanchez de Lozada, celui-ci était partisan d’une autonomie de sa province (revendication de la bourgeoisie locale) et venait de réprimer violemment des manifestations. Durant plusieurs jours, la ville fut aux mains des manifestants, les bâtiments publics, le siège de la TV Unitel envahis, et la préfecture encerclée et incendiée. Pas un véhicule ne pouvait circuler ou sortir de la ville sans l’autorisation des piquets. Face aux insurgés, les autorités locales envoyèrent non seulement la police, armée de gaz et de balles en caoutchouc, mais aussi des comités civiques, milices de droite et d’extrême droite, et l’Union des jeunes de Cochabamba, un groupe paramilitaire créé par le préfet Reyes. Les affrontements firent deux morts et près de 200 blessés.

Le gouvernement se décida alors à intervenir en envoyant l’armée afin de renforcer les forces de police débordées. Et alors que le vice-ministre Rada dénonçait « les éléments extrémistes de Cochabamba », Morales « démissionnait » sa ministre de l’Intérieur, Alicia Muñoz, qui avait dénoncé la répression policière et demandé la tête du chef de la police. Puis il accueillait la nouvelle de l’élection d’une « préfecture populaire » par les insurgés par cette déclaration : « Le gouvernement respecte la décision de l’assemblée populaire de Cochabamba, mais réaffirme la légitimité du préfet Reyes ». Et, avec la vague promesse d’un « référendum de révocation du préfet », il obtenait des principaux dirigeants du mouvement la levée du blocage.

Il faut dire que la révolte de Cochabamba commençait à faire tache d’huile, gagnant notamment El Alto, l’immense banlieue populaire de La Paz, où comme dans bien d’autres villes, des manifestations et des rassemblements eurent lieu en solidarité avec les insurgés de Cochabamba et contre le préfet local qui avait apporté son soutien à Reyes.

Alors qu’à l’appel des associations et des syndicats d’El Alto, un grand « paro bloqueo » se préparait, que tous les quartiers et places de la ville se transformaient en forums, que les premières barricades s’édifiaient, le gouvernement alterna là aussi promesses de négociations et menaces (appels déconseillant à la population de participer au « paro » et quadrillage de la ville par la police et l’armée). Les organisations à l’initiative de la mobilisation décommandèrent le blocage.

Une nationalisation des pétroles qu’on attend toujours

Le 3 février, c’est dans la ville de Camiri (dans la région du Chaco), qu’après un bloqueo de plusieurs jours pour demander « une véritable nationalisation des hydrocarbures et des raffineries », des habitants, réunis en assemblée populaire, décidaient d’investir plusieurs installations pétrolières, dont une raffinerie Shell. « Ces installations sont le fruit du travail des ouvriers boliviens, la production doit leur revenir, et non aux multinationales qui continuent à s’approprier ces richesses sans que la population en profite. Nous sommes tout à fait capables de faire tourner les raffineries tout seuls », déclarait Miko Orgaz, l’un des dirigeants du mouvement.

La réaction du gouvernement ne se fit pas attendre : le jour même, des commandos d’élite de l’armée furent envoyés à l’assaut des différents sites occupés. Après plusieurs heures d’affrontement, faisant une dizaine de blessés, ils en reprirent le contrôle. Trois jours plus tard, le bloqueo qui paralysait toute la région était levé, une partie des dirigeants du mouvement acceptant de signer un accord avec le gouvernement où celui-ci ne s’engageait pas à grand chose : restructurer la YFPB (l’organisme d’État chargé de chapeauter l’industrie des hydrocarbures) et reverser une partie des profits à la région.

Morales : un demi pas en avant, deux pas en arrière

Les événements de Camiri montrent les limites de la politique d’Evo Morales. Porté au pouvoir il y a un an par de puissants mouvements sociaux, il avait inclus dans son programme les revendications de leurs dirigeants - nationalisation des hydrocarbures et convocation d’une assemblée constituante. Un programme loin d’être révolutionnaire, mais dont la population bolivienne attend toujours un début de réalisation. Les décrets pris en rafale par le gouvernement Morales n’ont rien changé : coincé entre la résistance de plus en plus acharnée de la droite et des patrons et les aspirations des classes populaires, Morales tergiverse, temporise… finalement aux dépens de ces dernières.

Sa politique vis-à-vis des mines privées est de ce point de vue édifiante : décrétée en octobre 2006, la nationalisation des mines fut abandonnée fin décembre, sous la pression des patrons des mines transformées en coopératives pour éviter leurs fermetures au moment où elles paraissaient peu rentables pour les grands trusts, et qui sont aujourd’hui des entreprises privées presque comme les autres, mais auxquelles tiennent une partie de leur employés. Le gouvernement appelait alors secteur d’État et privé à « cohabiter et coopérer harmonieusement ». Et début février, Morales qui avait cette fois décidé d’augmenter les impôts sur ces mines de 60 à 70 %, dut à nouveau s’incliner face à une manifestation de 20 000 mineurs de coopératives, armés de dynamite.

C’est ainsi sur tous les fronts que Morales a reculé. C’est le cas pour le fonctionnement de l’Assemblée constituante promise lors de son élection pour transformer les institutions : les décisions y seront finalement prises à la majorité des 2/3 et non à la majorité simple, ce qui permettra à la droite de bloquer toute réforme d’ampleur, le MAS ne disposant que de 50 % des sièges.

Exaspération et radicalisation de la population bolivienne ?

Si les rassemblements, manifestations et révoltes de ces derniers mois semblent avoir été massifs, avec un écho certain dans le pays, ils sont restés néanmoins locaux, ou tout au plus régionaux. Leurs revendications restaient limitées : la destitution, à Cochabamba, d’un préfet réactionnaire lui-même opposé à Morales ; un mélange de revendications sociales, mais aussi régionalistes et indigénistes à Camiri, dont la région est majoritairement peuplée d’indiens Guaranis. Ceux qui en ont pris la direction, leaders paysans ou syndicalistes plus ou moins proches pour la plupart du parti de Morales ou de la COB, la principale centrale syndicale, se sont vite contentés, pour sonner l’heure de la trêve, d’un geste ou d’une promesse de ce qu’ils considèrent probablement encore comme « leur » gouvernement.

Car Evo Morales semble toujours bénéficier de la confiance d’une grande partie de la population bolivienne, et en particulier de la paysannerie. La personnalité et le passé de l’homme y sont pour beaucoup : d’origine indienne, longtemps dirigeant du syndicat des cocaleros, fer de lance des grandes luttes de 2003 puis de 2005, Morales incarne encore aux yeux des classes populaires (indiennes à plus de 60 %) une véritable rupture avec les régimes précédents.

De plus, Morales dispose au sein de la population de sérieux relais à travers le MAS (parti très hétéroclite au large spectre, de l’extrême gauche nationaliste au centre gauche, mais très implanté parmi la paysannerie), mais aussi grâce à la COB, la puissante centrale syndicale bolivienne, qui tout en critiquant parfois violemment les atermoiements de Morales, soutient fondamen¬talement son gouvernement. L’attitude des dirigeants locaux du MAS et des syndicats de Cochabamba et d’El Alto l’a confirmé : aux avant-postes de la contestation, très offensifs, ceux-ci n’ont pas tardé à rentrer dans le rang. Renvoi d’ascenseur, la COB s’est vu offrir le poste de ministre du Travail lors du dernier remaniement ministériel.

Cela semble avoir permis à Morales de reprendre sans trop de difficulté le contrôle de la situation à Cochabamba et à Camiri, et d’en éviter la contagion. Mais la droite et le patronat revigorés par ces concessions successives n’ont pas fini d’avancer leurs exigences, de vouloir reprendre jusqu’aux plus minimes concessions faites à la population pauvre du pays.

14 mars 2007

Agathe MALET

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