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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 53, septembre-octobre 2007

Belgique : le communautarisme contre les travailleurs

Mis en ligne le 27 septembre 2007 Convergences Monde

La Belgique a connu son 100e jour sans gouvernement depuis les élections du 10 juin. Ces élections avaient vu la victoire des libéraux francophones sur leurs homologues socialistes en Wallonie et la remontée des démocrates-chrétiens au détriment des libéraux et surtout des socialistes en Flandre. La formation du gouvernement se fait après que le roi a nommé un informateur, qui cède ensuite la place à un formateur chargé de former le nouveau gouvernement.

La mission d’information avait d’abord été confiée au chef de file des libéraux francophones, Didier Reynders, pour ensuite être confiée à l’ancien premier ministre démocrate–chrétien flamand Jean-Luc Dehaene. Tous deux avaient conclu qu’un gouvernement de centre droit réunissant démocrates-chrétiens et libéraux tant néerlandophones que francophones était la coalition la plus viable, coalition dite de « l’orange bleue ». Le 15 juillet, un mois après les élections, l’homme fort du parti démocrate chrétien flamand, Yves Leterme avait été chargé de former le gouvernement. Il rendait son tablier le 26 août devant les « désaccords communautaires ». Depuis, un « explorateur » a été nommé par le roi, chargé de trouver une issue à la situation. À noter que toutes ces péripéties et leur durée ne sont cependant pas chose nouvelle en Belgique. En 1987, il avait fallu 5 mois pour former le gouvernement et 4 mois en 1978.

Une opposition dépassée par l’histoire

Il y a donc lieu de s’interroger sur ces « oppositions communautaires », c’est-à-dire les désaccords entre les partis francophones et flamands, ces derniers revendiquant davantage d’autonomie pour les régions et donc une réforme de l’État, ce que rejettent les partis francophones, regroupés pour la cause dans un « front francophone ». Du coup on pourrait se demander s’ils reflètent réellement des intérêts différents entre les bourgeoisies francophone et néerlandophone. En fait, aujourd’hui, il apparaît clairement que ce n’est pas le cas. D’ailleurs tous ces partis « en désaccord » s’accordent quand même sur le principal, c’est-à-dire sur une politique pro-patronale visant à l’aggravation des conditions de vie des travailleurs.

Certes dans le passé, une réelle discrimination linguistique a bien existé en Belgique, à travers l’oppression de la population flamande tant sur le plan économique que linguistique par une bourgeoisie francophone. Cela n’est plus le cas depuis bien longtemps. En 1921, un bilinguisme d’État a été entériné et en 1932, une frontière linguistique réglementant l’usage des langues en matière d’administration ou d’enseignement.

Après la deuxième guerre mondiale la Flandre a même pris une place économique plus importante, voire prépondérante. Et à la même époque la bourgeoisie industrielle francophone se détachait des charbonnages wallons sur le déclin ainsi que de la sidérurgie, et devenait une bourgeoisie financière réinvestissant une partie de ses profits en Flandre, dans les industries liées au port d’Anvers en particulier. On pouvait donc juger l’oppression linguistique disparue, pour ainsi dire dépassée par l’évolution économique et sociale de la Belgique moderne.

Les responsabilités de la gauche francophone

Les problèmes communautaires ne disparurent pas pour autant. Mais plus que des clivages dus à une réelle discrimination contre une communauté ils allaient désormais refléter les luttes pour le partage des postes et des budgets par les partis politiques se servant des questions linguistiques comme prétexte.

Deux évènements sont révélateurs de cette politique communautaire démagogique. Tout d’abord, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, fut posée la question du retour du roi Léopold III qui avait été durant l’occupation particulièrement conciliant envers les nazis. Suite à un référendum donnant une majorité de non en Wallonie et une majorité de oui en Flandre, le syndicat socialiste francophone ainsi que le PS développèrent un discours régionaliste anti-Flamands, ceux-ci étant présentés sous la coupe de leurs curés et irrémédiablement royalistes et conservateurs.

Plus tard, les grandes grèves de l’hiver 1960 qui secouèrent le pays contre un plan d’austérité furent également l’occasion de développer ce discours. En prenant prétexte de l’appel à la reprise du travail lancée au nord par le syndicat chrétien flamand, la FGTB, le syndicat socialiste francophone autour duquel ces grèves s’étaient organisées au sud du pays, et à sa suite le PS, présentèrent l’autonomie de la Wallonie comme la seule perspective pour les travailleurs wallons de voir un jour se réaliser le socialisme. Ainsi non seulement ils contribuèrent à l’échec d’une des plus puissantes grèves de l’histoire belge, mais ils gangrenaient la conscience ouvrière en développant une politique communautariste rétrograde.

On aboutit finalement à des scissions de tous les partis, PS y compris, entre une aile francophone et une aile néerlandophone à partir de la fin des années 1960 puis à des réformes institutionnelles qui menèrent en 1993 à la création d’un état fédéral. Si bien que la Belgique compte aujourd’hui 5 gouvernements (fédéral, flamand, wallon, de la communauté française, bruxellois), 6 parlements (chambre des députés fédéraux, parlement flamand, parlement wallon, conseil de la région Bruxelles capitale, conseil de la communauté française, conseil de la communauté germanophone) mais un seul sénat (pour l’instant ?).

Une population fataliste ?

Aujourd’hui, une grande partie de la population considère avec fatalisme l’éventualité de la scission du pays sans pour autant y être favorable. Les revendications des partis autonomistes flamands concernant la scission de la sécurité sociale, des dépenses de santé, des allocations de chômages sont autant de mesures qui nuiraient aux travailleurs des deux côtés de la frontière mais qui représentent un certain intérêt pour une partie des petits patrons flamands, qui espèrent par ce biais payer moins de cotisations et de salaires.

La bourgeoisie dans son ensemble n’aurait pourtant semble-t-il pas grand-chose à gagner à une scission du pays, non seulement parce qu’une grande partie des entreprises sont situées de part et d’autre mais aussi parce que cela signifierait une complexification administrative. La Fédération des entreprises de Belgique mais aussi l’Union des entreprises de Bruxelles, ainsi que la chambre du commerce et de l’industrie de Bruxelles, ont d’ailleurs fait part de cette opinion, regrettant la crise gouvernementale en cours et pointant du doigt avec les économistes les tracasseries administratives et le surcoût économique consécutifs à une séparation du pays.

Mais elle n’aurait pas forcément non plus beaucoup à perdre à l’heure où les investissements se font à l’échelle européenne sans trop se préoccuper des frontières nationales anciennes… ou nouvelles (voir la récente scission entre Tchéquie et Slovaquie). Quant au cas de Bruxelles, capitale de l’Europe, là aussi le cadre européen pourrait permettre d’élaborer un statut sans trop de mal.

En revanche les réformes institutionnelles s’ajoutant aux positions des partis socialistes et des syndicats constituent autant de barrières entre les travailleurs néerlandophones et francophones et d’obstacle à leurs luttes communes. Les débats, aujourd’hui quotidiens, sur les différences communautaires et les menaces de scission de l’État permettent aux politiciens de justifier leurs mesures d’austérité contre les travailleurs au Nord comme au Sud. Les exemples de luttes et de manifestations rassemblant Flamands et Wallons ne manquent pourtant pas. Cela a été le cas lors de la grève générale de 1993, de la lutte menée par les travailleurs des Forges de Clabecq en 1996-1997, puis de celle des travailleurs de Renault Vilvoorde en 1997 ou encore de la manifestation de la marche blanche. Chaque fois les travailleurs sont apparus ensemble aspirant au rassemblement. Ce serait sans aucun doute le moment d’en faire à nouveau la démonstration.

19 septembre 2007

Andrée HANOTTE

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