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Archives > Autres archives > Tribunes de la fraction dans l’hebdomadaire « Lutte Ouvrière » > 2002 > septembre > 5

Argentine : La catastrophe et les moyens de la combattre

5 septembre 2002 Monde

Le 30 août dernier, la marche de plusieurs dizaines de milliers de manifestants sur la capitale, Buenos Aires et dans plusieurs provinces du nord a été un succès. Le mouvement de protestation qui avait pris un tour explosif les 19 et 20 décembre 2001 est toujours aussi massif. L’économie de l’Argentine, à sa cinquième année de récession, s’engouffre dans une spirale descendante avec 16 % de baisse du PIB pour le premier trimestre de cette année. Les entreprises ferment. Les licenciements se multiplient. Un salarié sur quatre est au chômage. Les salaires des travailleurs des hôpitaux ne sont plus payés. Les classes moyennes ne peuvent toujours pas récupérer leur épargne, bloquée par les banques. Le troc est devenu le seul moyen de subsistance pour 6 millions de personnes. Chômage et sous-emploi touchent plus de 40 % de la population. 19 millions d’Argentins sur 36 vivent en dessous du seuil de pauvreté.
La catastrophe économique se double d’une grave crise politique. Les principales forces bourgeoises organisées, à commencer par les justicialistes (péronistes) sont discréditées. Trop de corruption, trop de fusillades, trop de misère. La manifestation du 30 août avait comme principal mot d’ordre : « qu’ils s’en aillent tous ! » (politiciens, juges, profiteurs, banquiers…). Elle rassemblait des chômeurs, des paysans pauvres, des ouvriers, des fonctionnaires, des enseignants, des hospitaliers, des étudiants et les classes moyennes paupérisées des villes.
Depuis décembre 2001, ces diverses couches et classes sociales manifestent ensemble. Il s’agit plus d’une juxtaposition de plusieurs mouvements que d’une seule lutte d’ensemble. Il y a d’une part la population des villes organisée en assemblées de quartiers, d’autre part les chômeurs qui ont constitué des piquets et coupent les routes et enfin la classe ouvrière qui lutte contre les licenciements par des occupations d’usines. Tous se rejoignent pour conspuer le pouvoir et les corrompus.
Un courant réformiste tâche de prendre la tête du mouvement et d’offrir une issue à la bourgeoisie. On y trouve des sociaux-démocrates liés à l’Eglise, en particulier le syndicat de fonctionnaires CTA, une organisation de paysans pauvres et de chômeurs Terre et Liberté et un courant du mouvement des chômeurs dirigé par des maoïstes, le Courant Classiste Combattant. D’autres politiciens cherchent à créer une nouvelle équipe politique de remplacement. Un slogan repris par les assemblées populaires et par les manifestants du 30 août est celui d’une Assemblée Constituante. Là encore il pourrait s’agir d’une issue pour la bourgeoisie au cas où le mouvement populaire se radicaliserait dangereusement.
Ce qui empêche le mouvement de prendre un tour plus radical, ce n’est pas seulement sa direction. C’est aussi sa faiblesse au sein des gros bataillons de la classe ouvrière, en particulier dans l’industrie. Dans les principaux secteurs ouvriers, les deux syndicats traditionnels sont restés prépondérants et ont signé une trêve avec le pouvoir par laquelle ils s’engagent à ne pas appeler à la grève. Une petite fraction de la classe ouvrière est cependant influencée par des organisations d’extrême-gauche et cette fraction a plutôt tendance à grandir parce que les groupes gauchistes sont les seuls à proposer aux travailleurs licenciés de s’organiser. Ils l’ont fait à Zanon, chez les ouvriers céramistes de Neuquén (Patagonie). A partir de cette usine, occupée par les travailleurs et produisant en autogestion, ils ont organisé tous ceux qui voulaient se battre dans la région en créant une coordination. Ensuite, les ouvrières de Brukman, une usine textile de la capitale, ont fait de même, occupant une usine que le patron fermait et produisant pour se payer des salaires. Comme les ouvriers de Zanon, les travailleuses de Brukman appuient la politique de liaison entre toutes les luttes ouvrières. Ils ont un certain poids dans le mouvement des chômeurs et y contestent les réformistes. D’autres secteurs de la classe ouvrière sont entrés en lutte comme les hospitaliers et les travailleurs du métro. A partir de quelques points où les travailleurs se battent (les mineurs de charbon de Rio Turbio, les travailleurs de Pepsico, constructions navales de L’Astillero Rio Santiago, les hospitaliers de la clinique Junin de Cordoba, travailleurs de l’entreprise métallurgique La Baskonia (La Matanza), de l’entreprise frigorifique Fricader, ou de Grissinopoli dans la capitale) les militants d’extrême-gauche défendent une politique visant à renforcer les liens entre travailleurs en lutte et entre travailleurs actifs et chômeurs. Ils ont commencé à coordonner ces deux mouvements à l’échelle nationale. Ils ont constitué une coordination nationale entre travailleurs en lutte et chômeurs.
Il y a certainement une course de vitesse. La mobilisation de la classe ouvrière est indispensable à la radicalisation du mouvement. Elle est indispensable pour offrir à la lutte une autre perspective que l’« issue politique » proposée par les réformistes. Et c’est d’autant plus important que dans le même temps que la bourgeoisie prépare les voies de garage pour calmer le mouvement, elle fourbit aussi ses armes. Le président couvre cette action en prétendant qu’il lutte contre un plan de déstabilisation du pays par des bandes maffieuses. Les préparatifs de répression dans les forces armées vont bon train alors que le mouvement, lui, ne cherche pas à s’adresser à la base de l’armée.
La bourgeoisie argentine est affaiblie et la situation est encore ouverte pour une offensive ouvrière. Cela ne durera pas éternellement. La responsabilité de l’extrême-gauche et sa capacité à organiser les travailleurs seront déterminants.
Robert PARIS

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