Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Autres archives > Les articles dans « Lutte de Classe » > 2002 > février > 8

Argentine : De la crise économique à la crise sociale

8 février 2002 Monde

Le bon élève du FMI est donc devenu d’un seul coup sa bête noire. Défaut de paiement de la dette, dévaluation, activité industrielle en chute libre, banques menacées de faillite. Une bonne partie de la petite bourgeoisie, soutien traditionnel du régime, tombe dans le paupérisme, lequel touche désormais 45 % de la population.
Les 19 et 20 décembre derniers, la population a affronté les forces de l’ordre durant deux jours dans les rues de Buenos Aires : la police a fait plus de trente morts, des milliers de blessés et des milliers d’arrestations sans parvenir à se faire craindre. Le calme n’est revenu que lorsque le ministre de l’économie, le détesté Domingo Cavallo, et le président Fernando De la Rua ont démissionné et levé l’état de siège.
Depuis, on se repasse le pouvoir en haut lieu comme une patate chaude : quatre présidents (Saa, Puerta, Camano, Duhalde) se succèdent en quelques jours. Le dernier en date, Eduardo Duhalde, s’est vanté d’arrêter la crise sociale en ouvrant « un vaste dialogue » et en dévaluant le peso : les concerts de casseroles se sont poursuivis et les manifestations d’ouvriers et de chômeurs n’ont pas faibli.
Le soulèvement populaire des 19 et 20 décembre a été une surprise. Mais la crise sociale couvait depuis deux ans. C’est ce que montre le développement de la situation depuis l’année 2000.

La situation économique à la chute de carlos menem en décembre 1999

Quand Menem quitte la présidence en décembre 1999, il laisse à son successeur, Fernando De la Rua, une situation économique au bord du gouffre. Il a financé la dette du pays en privatisant tous les biens de l’Etat mais aussi en arrimant le peso au dollar. Le capital étranger se précipite : 90 % des banques et 40 % de la production appartiennent à des trusts essentiellement espagnols, français et américains. S’ensuit une prospérité éphémère avec la formation d’une petite bourgeoisie nombreuse, se fondant sur l’entrée massive des capitaux étrangers sans un développement des exportations permettant de compenser les sorties de bénéfices. L’Argentine était alors le pays des fortunes faciles pour les possesseurs de capitaux, proposant le plus fort taux de profit de toute l’Amérique latine. Les capitaux internationaux ont rapatrié des profits colossaux, laissant le pays exsangue. Les Argentins fortunés ont suivi le mouvement, faisant sortir du pays environ 150 milliards de dollars, l’équivalent de la dette publique. Compagnies des eaux et télécoms espagnols et français ont rendu les services en question inaccessibles aux plus pauvres (l’eau, simple exemple, a augmenté de 400 % dans certaines provinces !).
L’argent du FMI sert exclusivement à financer le paiement des intérêts de la dette extérieure, de plus en plus exorbitants. Les agios sont passés de 25,4 % à 58,2 % de 1994 à 1998. Dans le même temps, la part du paiement des intérêts est passé de 25 % à 81 % des exportations. La seule augmentation du coût des intérêts de la dette représente 7 milliards de dollars en quatre ans, à comparer au petit milliard que le FMI a refusé en décembre dernier. Très vite, il est clair que De la Rua va poursuivre la politique d’austérité dictée par le FMI : réduction des dépenses publiques, réduction des salaires et des emplois, attaques contre la santé, l’éducation et tous les services publics au nom du credo du « déficit zéro ». Certaines manifestations auront lieu sur ce seul mot d’ordre : « à bas le déficit zéro » !
Le recul économique, qui avait débuté en 1998, ne s’arrête plus. Les partisans de l’ « économie de marché » ont tué le marché ! Les mesures d’austérité, la baisse du niveau de vie (y compris de la petite bourgeoisie), écrasent la demande intérieure alors que la production nationale vise très peu l’exportation. Fermetures d’usines, licenciements, nouvel effondrement de la consommation solvable. C’est l’effet boule de neige de la récession.

Mai 2000 : les chômeurs affrontent le pouvoir

Au mois de mai 2000, le mouvement des chômeurs connaît à Tartagal et Mosconi (dans la région de Salta, zone de grande pauvreté à la frontière de la Bolivie) ses premiers affrontements directs avec le pouvoir. Les fameux piqueteros sont des groupes de chômeurs (le piquete) qui organisent les coupures de route reprenant le mode d’action initié par les chômeurs en 1996. Ils réclament des aides et du travail. Ils reçoivent le soutien des villageois du voisinage qui participent volontiers à certaines de leurs mobilisations. Leur organisation et leurs actions contribuent à changer le climat de désespoir parmi les sans travail. Salta va être un exemple pour tous les piqueteros d’Argentine et d’abord dans tous les quartiers misérables du nord de la région : on peut se faire respecter et obtenir des aides si on s’organise et se fait craindre. Par contre, les forces de l’ordre ne prennent pas de gants avec les chômeurs. Les blessés et les arrestations se multiplient. Il y aura bientôt des morts.

Printemps et été 2000 : grèves, journées nationales et « trêves syndicales »

En mars et avril 2000, la législation du travail proposée par le gouvernement de De la Rua est contestée dans de nombreuses manifestations ouvrières qui culminent par une journée nationale de grève le 5 mai 2000. Suite à cette grève, le syndicat CGT scissionne pour donner la « CGT rebelle » : une partie de la bureaucratie de la CGT tente de mettre à son crédit l’envie d’en découdre des travailleurs du secteur des transports qui contestent l’alignement de la CGT sur le pouvoir et le patronat.
9 Juin 2000, deuxième journée nationale de grève contre De la Rua, suite aux grèves des fonctionnaires contre une réduction de 10 % de leurs salaires. En fait, la bureaucratie syndicale, la CGT officielle franchement, les deux autres centrales en faisant semblant de s’y opposer, ne cherche nullement à favoriser une montée des luttes, mais signe immédiatement une nouvelle trêve.
Malgré les limites mises par les directions syndicales, des syndicalistes locaux parviennent à impulser des luttes dans plusieurs secteurs comme le transport, les raffineries de sucre, le secteur du poisson et les céramistes.

Octobre 2000 : les céramistes de l’usine zanon, à neuquen, entrent en lutte

Le 10 octobre 2000, les ouvriers de la plus grande usine de production de céramique du pays, celle de Zanon à Neuquen (une ville à l’ouest de Buenos Aires comprenant quatre usines de céramique), débutent une lutte pour des salaires impayés qui va devenir une lutte contre des licenciements, puis contre le lock-out et finalement contre la fermeture de l’entreprise. Cette lutte aura un impact national et dure encore aujourd’hui. Influencés par des militants d’extrême gauche du PTS, les syndicalistes locaux du SOeCN , ne vont pas seulement couper des routes ou manifester. Ils vont chercher à s’adresser aux travailleurs de toute la région, devenir un pôle pour tous les militants ouvriers combatifs et contacter les travailleurs qui se battent dans le reste du pays.
Chômeurs, ouvriers, hospitaliers et étudiants vont militer avec les ouvriers de Zanon. Ils vont constituer en janvier 2001 une réunion intersyndicale qui tente de passer par-dessus les appareils syndicaux pour unir les luttes ouvrières et encourager les travailleurs qui mènent des luttes difficiles contre les fermetures et les licenciements. Ils vont ainsi obtenir que les ouvriers emprisonnés soient libérés et qu’on leur reconnaisse le droit de se servir des stocks pour payer les salaires dus. Ils vendront des céramiques dans le pays, que les travailleurs achètent au nom de la solidarité ouvrière. Ils fourniront également en céramiques des hôpitaux (qui n’ont pas de fonds pour se payer le revêtement des murs) afin de démontrer que les travailleurs seraient bien plus efficaces pour gérer les problèmes sans les profiteurs.

Novembre 2000 : grévistes et piqueteros se rejoignent

Au début du mois de novembre 2000, la mobilisation des chômeurs connaît une nouvelle montée, atteignant Matanza, un quartier de plusieurs millions de travailleurs (dont une forte proportion de chômeurs) aux portes de Buenos Aires, la capitale. Les quartiers de Matanza s’organisent, forment des assemblées, choisissent des délégués, unifient leur lutte. Des milliers de chômeurs coupent les routes et sont suivis par d’autres régions, dans le sud. A Tartagal (dans la province de Salta dans le Nord) où les chômeurs s’étaient déjà mobilisés, les travailleurs licenciés d’une entreprise de transports coupent eux aussi les routes. Un travailleur du transport est assassiné par la police.
Devant l’émotion générale, les centrales syndicales organisent une grève nationale de 36 heures les 23 et 24 novembre. La grève n’a pas le train-train syndical habituel. Les gens ne rentrent pas chez eux mais font des piquets, barrent les routes, les ponts, les rues de Buenos Aires. Aux six millions et demi de grévistes s’est rajoutée l’activité de plus de 150 000 piqueteros. Pour la première fois, chômeurs et ouvriers se sont unis pour agir à l’échelle nationale.
En somme, par trois fois au cours de l’année 2000 (en mars, juin et novembre), la mobilisation des travailleurs et des chômeurs a grimpé. A chaque fois, les directions syndicales ont commencé par freiner au maximum, puis ont appelé à une journée d’action pour finalement signer une nouvelle trêve avec le gouvernement, cassant net la montée ouvrière. Avec quelques nuances, les trois centrales syndicales se sont prêtées aux mêmes manoeuvres.

Mars 2001 : et un ministre de l’économie de moins, un !

Le 3 décembre 2000, le gouvernement met en place le corralito ce petit corral signifie le parc à enfants pour encadrer les sorties d’argent des particuliers : limités à 1000 pesos par semaine et 10 000 pesos pour la sortie du pays. Cette mesure va entraîner des difficultés considérables pour les commerçants et les petits entrepreneurs qui ont déjà vu leurs revenus diminuer de plus de 20 % du fait de la récession et ne disposent plus de liquidités. Elle va entraîner une véritable révolte de la petite bourgeoisie qui voit ses économies volées pour aider les banquiers.
En mars 2001, le ministre de l’économie Lopez Murphy, prévoit des coupes claires dans le budget de l’Etat et des collectivités locales. Trop de secteurs sont menacés en même temps et la colère se propage rapidement. Directement menacés, les fonctionnaires : les enseignants réagissent immédiatement par 48 heures de grève. Le 20 mars, le mouvement des chômeurs reprend dans la banlieue de Buenos Aires. Le 21 mars, la CGT dissidente, dite « re`elle », et la Central de los Trabajadores de Argentina appellent à une nouvelle journée nationale de grève. Le ministre est finalement contraint de démissionner. Mais cela ne signifie pas que le mouvement a fait reculer les classes dirigeantes qui remplacent Murphy par Domingo Cavallo, ancien ministre de l’économie de Carlos Menem, chassé déjà par la mobilisation, et auparavant gouverneur de la Banque Centrale pendant les deux dernières années de la dictature (1976-1983).

2001 : multiplication des grèves défensives, répression, radicalisation des formes d’action

En mai 2001, les travailleurs de l’aéronautique (pilotes, stewards, personnels au sol) entrent en lutte parce que les compagnies privatisées veulent imposer, sous menace de liquidation, 220 licenciements alors que depuis la privatisation 5000 emplois ont déjà été supprimés. Leur lutte, avec blocage total des vols par des piquets et des manifestations de milliers de travailleurs, va durer des mois et avoir un grand écho dans la population car ils dénoncent radicalement les privatisations et la mainmise par le capital international (espagnol en l’occurrence). Les syndicats du secteur s’appuyant sur la popularité du mouvement, organisent la solidarité (un concert de soutien va rassembler jusqu’à 50 000 participants). La lutte de l’aéronautique sert de porte-drapeau à la dénonciation des privatisations mais au nom du nationalisme puisque ce sont les patrons espagnols qui sont désignés du doigt sous le slogan "à bas les gallegos ! (les Espagnols). La lutte est emblématique, mais les syndicats se gardent d’en faire le centre d’une mobilisation de tous les secteurs concernés par les mêmes licenciements.
Le 17 juin 2001, dans la province de Salta (Nord-est), une coupure de route organisée par des chômeurs est violemment réprimée, faisant deux morts. La révolte et la mobilisation qui s’ensuit dans la région nord de Salta donnent naissance à l’un des mouvements de chômeurs les plus actifs. Le 20 juin, les conflits violents se multiplient dans tout le pays. Les manifestants libèrent de prison leurs dirigeants emprisonnés. Le 24 juillet 2001 a lieu la première assemblée populaire de chômeurs à l’échelle nationale, à Matanza qui regroupent diverses coordinations de piqueteros. Elle vote un plan national de lutte. Au 31 juillet 2001, cette coordination de la lutte des chômeurs a un premier effet : une journée de protestation au cours de laquelle des routes sont coupées un peu partout en même temps aux abords des grandes villes dans tout le pays. Juillet et août vont connaître un recrudescence d’actions. On est passé de 500 points de barrages de routes en 2000 à 900 en 2001. On assiste à une radicalisation des couches les plus pauvres, mais malheureusement, sans coordination avec la classe ouvrière en activité.
Pourtant la classe ouvrière se bat, même si c’est défensivement. Le 16 juillet, le journal La Nacion titre : « chiffre record des grèves ». Le 21 juillet 2001, c’est la journée nationale de grève appelée par les syndicats contre le septième plan d’austérité qui prévoit une diminution de 13 % des salaires et des retraites. La journée est précédée, deux jours avant, par la grève des fonctionnaires : elle se termine par des incendies d’autobus, de wagons et de taxis à Buenos Aires et des émeutes dans des villes de l’intérieur du pays.
Les luttes défensives contre des licenciements se multiplient (entre autres à Volswagen en juin, à l’usine sidérurgique Aceros Zapla dans le nord, en septembre). Le 5 octobre 2001, c’est au tour des mineurs de Rio Turbio, une mine de charbon de la région de Santa Cruz, au sud du pays, de se battre contre des licenciements. Ils occupent les puits et maintiennent un piquet au fond. Ils occupent la municipalité, rendent publique leur action. Le 1er novembre, ils se joignent aux chômeurs de la région et coupent les routes de la Terre de Feu.
Octobre 2001 : le vote de la colère

Le 14 octobre 2001, le mécontentement social s’exprime également sur le terrain électoral par le « voto bronca » (le vote de la colère), qui désigne à la fois le vote blanc (en Argentine le vote est obligatoire) et la montée d’une opposition électorale en dehors du clivage traditionnel entre péronistes et radicaux. Mais l’écrasante majorité des candidats de l’extrême gauche, ou d’opposition, n’a pu se présenter que dans la capitale qui regroupe 40 % des Argentins. Résultat : 26,3 % d’abstentions en dépit de l’obligation de voter et 21,1 % de votes blancs ou nuls.
Ainsi, et essentiellement sur Buenos Aires, la Gauche Unie (dont fait partie le groupe trotskyste MST) 574.923 voix, Parti Ouvrier 241 386, Autodétermination et Liberté 132 982, Parti des Travailleurs pour le Socialisme PTS trotskyste 105 354. Le PCR, un groupe d’extrême gauche parmi les plus implantés appelait au vote blanc ou nul.
En fait, les élections ne font que refléter le mécontentement populaire qui se manifeste dans des luttes. En septembre 2001, les employés de tous les services publics (écoles, hôpitaux et administrations) de la région de Misiones, au nord du pays à la frontière avec la Bolivie et le Paraguay, sont en grève totale pendant quinze jours. En octobre 2001, l’occupation de la mine de charbon de Rio Turbio, évoquée plus haut. D’octobre à décembre, les travailleurs de l’entreprise pétrolière YPF mènent une lutte contre les licenciements avec l’appui de la population.

Décembre 2001 : le FMI déclare l’Argentine en faillite

En décembre 2001, la banque nord-américaine d’investissement Morgan classe l’Argentine pays « dangereux », en lui attribuant un indice de risque pour les investissements plus défavorable que le Nigéria ! Le FMI déclare que les projets gouvernementaux ne prévoient pas suffisamment d’augmentations d’impôts, de baisses de salaires et de licenciements de fonctionnaires. Début décembre, l’annonce par le FMI, sur un ton volontairement catastrophiste, qu’il refuse un prêt de 1264 millions de dollars donne le coup de grâce. L’Argentine se retrouve en défaut de paiement de sa dette extérieure et les financiers se retirent en catastrophe. Des milliards de dollars sortent du pays en quelques jours. Mais la crise n’a pas été une surprise pour tout le monde. Les riches argentins avaient pris leurs précautions et fait sortir massivement leurs capitaux (on estime l’évasion des fortunes à plus de 130 milliards de dollars, soit 2/3 de la dette argentine) et s’étaient réfugiés à l’étranger ou dans les luxueuses stations balnéaires de Mar del Plata, quelques semaines auparavant.
La crise sociale a certes pris une nouvelle dimension avec la paupérisation brutale de pans entiers des classes moyennes. Mais si la presse occidentale s’est émue de son sort, en invoquant surtout les restrictions bancaires (dans un pays où seuls 10 % des adultes disposent d’un compte courant), le caractère explosif des journées des 19 et 20 décembre est surtout l’aboutissement des luttes et de la contestation ouvrière (chômeurs compris) qui se sont accumulées et radicalisées depuis deux ans.

13 au 18 décembre : la tempête sociale commence

Le 13 décembre 2001 la journée de grève nationale, la septième en deux ans du gouvernement De la Rua, a eu un effet important. Ce n’est pas dû aux centrales syndicales, les deux CGT ayant appelé sur des mots d’ordre très loin des préoccupations des travailleurs : arrêt de la parité du peso et du dollar et dévaluation... ce qui se résume à faire baisser le niveau de vie de la classe ouvrière. Les travailleurs à près de 70 % ne sont pas allés au travail, mais lassés par les discours des bureaucrates se sont rendus peu nombreux aux manifestations. Mais chose nouvelle, pour la première fois, les petits commerçants ont baissé les stores. Les pillages de supermarchés (notamment Carrefour) dans les quartiers pauvres commencent. Il ne s’agit pas seulement de bandes mais de familles, d’ouvriers récemment licenciés, de gens qui ont basculé du jour au lendemain dans la pauvreté absolue. Le lundi précédant l’explosion, la grève des cheminots du Grand Buenos Aires s’était heurtée à une forte répression de la police et l’on avait également assisté à l’affrontement entre bureaucrates péronistes et militants d’extrême gauche qui appelaient à l’extension de la lutte.
La tempête sociale commence cette fois à Buenos Aires (dont l’agglomération comprend 40 % de la population argentine), alors que ce genre d’explosions, allant jusqu’à des révoltes quasi-insurrectionnelles comme à Jujuy dans le Nord, étaient jusque-là plutôt réservées aux provinces de l’intérieur. Le blocage complet des transports en commun donne un caractère particulièrement fort à la grève. Cette fois, les employés de banque se sont joints au mouvement. Dans de nombreuses villes, les fonctionnaires en grève font cortège commun avec les chômeurs. Les commerçants se rallient à la grève ouvrière. Les chômeurs s’y rallient en coupant des routes. Les étudiants font de même. C’est le concert pour dénoncer les classes dirigeantes. Chacun son instrument : les commerçants avec des casseroles, les fonctionnaires avec les bombos (des grosses caisses), les camionneurs avec des bocinazos, concert de klaxons. La journée est accompagnée de révoltes et d’émeutes dans l’intérieur du pays : à Neuquen, Cordoba, Rosario et Pergamino. A Neuquen, 5000 manifestants se heurtent aux forces de l’ordre. Le lendemain, des mouvements continuent comme celui des enseignants et des employés de banque de La Plata, celui du personnel technique des entreprises aéronautiques se battant contre une réduction de salaires de 13 à 25 %.

Le « Front contre la pauvreté »

Du 13 au 15 décembre, c’est la grande opération du Front contre la pauvreté, le FRENAPO (Frente Nacional contra la Pobreza), un cartel d’organisations qui « dénonce le modèle libéral ». La gauche réformiste tente de se construire en Argentine après des années de mainmise péroniste sur les milieux populaires. Ce n’est pas la première tentative. Il y avait eu dans les années précédentes le Frente Grande. Mais l’essentiel de cette gauche avait fini dans les anciens partis politiques et participé au pouvoir. Le Front pour un Pays Solidaire (FREPASO) s’était allié au parti radical Union Civique Radicale (UCR) en décembre 1999 pour donner ... le gouvernement de la Rua !
Dans le FRENAPO on trouve la fédération syndicale social-démocrate des enseignants et fonctionnaires, la Central de Tabajadores de Argentina CTA de De Gennaro, des mouvements de chômeurs dirigés par des modérés comme Tierra y Viviendas de D’Elia, le Pôle Social du prêtre tiers-mondiste Luis Farinello, la gauche unie ou IU (qui rassemble notamment le Parti Communiste Argentin et le groupe trotskyste MST), les mères de la Place de Mai (qui ont tenu tête des années à la dictature militaire pour dénoncer la disparition de leurs enfants), le mouvement oecuménique des droits de l’homme de la soeur Pelloni et du rabbin Goldman et on y trouve aussi le banquier Heller et des politiciens qui ont voté bien des plans anti-sociaux.
Le référendum populaire du FRENAPO est organisé pendant trois jours sous le nom de « consultation pour le travail et la production ». Il s’agit de répondre oui ou non à trois questions : êtes-vous pour un contrat emploi-formation de 380 pesos pour les chefs de famille au chômage, une aide de 60 pesos pour chaque enfant de moins de 18 ans et de 150 pesos pour les retraités sans revenus. La consultation a été organisée avec l’aide du ministère de l’intérieur et de gouverneurs ou de politiciens de droite ou péronistes. Ce front pour « une redistribution plus égalitaire des richesses » ne prône absolument pas de faire payer les riches. Mais les milieux ouvriers et populaires y ont vu l’occasion de dénoncer réellement la pauvreté, d’exprimer massivement des revendications et la participation a été massive (des millions de votants).

Les émeutes de la faim

Le 14 décembre commence à Rosario (ville où eurent lieu il y a quelques années des grèves générales violentes) et Mendoza le mouvement d’attaques des supermarchés, une émeute de la faim qui allait se développer dans tout le pays, et atteindre la capitale le 19 décembre. Des jeunes affamés, des mères de famille portant des enfants dans les bras, des chômeurs se groupent, organisent des colonnes pour attaquer les grandes surfaces. Le 16 décembre, c’est la grève des chemins de fer contre un concessionnaire privé qui veut licencier 30 % du personnel et réduire les salaires. L’ensemble des cheminots a décidé de faire grève en solidarité en apprenant que le patron voulait seulement payer 70 % de la paie de novembre. C’est aussi la grève illimitée de dix mille camionneurs du nord du pays. Le 18 décembre, des groupes de chômeurs attaquent des magasins dans de nombreuses villes (Rosario, Entre Rios, Mendoza, Santa Fe) et les saccages de supermarchés s’approchent de la capitale.

Les journées insurrectionnelles du 19 et 20 décembre 2001

La révolte n’a été prévue ni organisée par personne même si bien des militants de groupes de chômeurs, des syndicalistes de base ou de militants d’extrême-gauche y ont participé. Il s’est agi d’une explosion spontanée de colère populaire qui représentait toutefois un point culminant de plusieurs mois de luttes et d’exaspération chez les ouvriers, employés et chômeurs. C’est aussi le soir du 19 décembre que cette montée ouvrière a été rejointe par la petite bourgeoisie.
Mais ce ne sont pas seulement les concerts de casseroles des quartiers petits bourgeois de Buenos Aires qui ont eu raison du président. Ce sont les affrontements menés par des travailleurs, des chômeurs, des jeunes, des mères de familles. Plusieurs colonnes d’assaillants constituées sur place spontanément se sont battues à coups de pierre contre les autorités pendant ces deux jours.
La goutte d’eau qui a fait déborder le vase n’est pas seulement le refus du gouvernement d’autoriser les détenteurs de compte en banque d’en tirer leur épargne (le corralito). La révolte est venue également du fait que l’on tue des affamés, y compris des mères de famille et des enfants, qui cherchent dans les supermarchés simplement de quoi ne pas mourir de faim.

« Imbécile, l’état de siège tu peux te le mettre au cul ! »

Tout a commencé le 19 décembre par une émeute de la faim se généralisant à tout le pays. Dans de nombreuses villes, des groupes de plus en plus nombreux ont attaqué les supermarchés afin d’y trouver de la nourriture et ont bravé les forces de l’ordre qui voulaient les en empêcher. Et, pour la première fois ces attaques de supermarchés gagnaient la capitale. A Buenos Aires, des manifestants s’en sont pris au président De la Rua, lui ont lancé des oeufs et tiré sur sa voiture à coups de pierres. En même temps à Cordoba, une ville de l’industrie automobile au nord ouest de Buenos Aires des travailleurs protestant contre les réductions de salaires et autres mesures d’austérité ont occupé le siège du gouvernement provincial et y ont mis le feu alors que la police tirait aux gaz lacrymogènes et aux balles plastiques. A La Plata, ce sont deux mille employés du public qui ont organisé une marche le 19 et se sont affrontés avec les forces de l’ordre en voulant forcer les portes du palais législatif. A Rosario, il y a eu des attaques de magasins et de supermarchés pendant la journée du 19. La révolte de la faim a été attaquée aux gaz lacrymogènes et coups de fusils.
Mais ce qui a fait sortir les gens de leurs gonds, c’est l’intervention télévisée du président De la Rua. Il affirme que les manifestations sont organisées par « des ennemis de la république ». Il suspend les garanties constitutionnelles pour répondre à la multiplication des attaques de supermarchés et instaure l’état de siège pour trente jours afin de pouvoir faire intervenir l’armée. Symboliquement il était entré dans le palais présidentiel entouré des principaux chefs militaires. De la Rua a ainsi rappelé aux Argentins les pires moments de la dictature militaire qu’a connu le pays de 1976 à 1983 et qu’ils croyaient ne plus jamais revoir. A peine terminé le discours du président que les habitants de Buenos Aires sont des dizaines de milliers à descendre d’abord sur le pas de la porte puis à se regrouper, à lancer le concert de casseroles, à manifester. Dans la nuit du 19 au 20 décembre, ils sont plus de 50 000 à crier leur haine du pouvoir et à défier l’état de siège. Un immense cortège s’est constitué vers le centre ville mêlant jeunes, mères de famille, travailleurs, chômeurs, retraités, petits bourgeois. Spontanément le rassemblement de toute la population s’est réalisé pour conspuer le ministre Domingo Cavallo et de la Rua aux cris de « Cavallo, fils de pute ! » et « Imbécile ! L’état de siège, tu peux te le mettre au cul ! ».
Certains des manifestants sont prêts à en découdre avec les forces de l’ordre qui tirent à balles et vont faire plus de trente morts. Sans mot d’ordre ni convocation, des centaines de milliers de personnes s’amoncellent sur la Place de Mai et les forces de l’ordre sont incapables de les en faire partir. Toutes les autorités politiques, patronales, syndicales et sociales se réunissent pour une réunion de crise de quatre heures. A la sortie, le président est pris à partie par des manifestants, injurié, reçoit des oeufs et sa voiture subit des jets depierre. Le 19, le plus détesté des ministres de l’économie, Domingo Cavallo, qui voit quatre mille personnes manifester en permanence devant sa maison, donne sa démission (c’est le troisième ministre de l’économie à chuter en un an).

Le 20 décembre : la bataille de la Place de mai

A une heure du matin, une violente répression commence. La police à cheval organise des charges, la police à pied envoie des gaz lacrymogènes, tire sur les manifestants, les fait refluer à l’aide de véhicules lance-eau sur une partie de la Place de Mai. Toute la journée du 20 décembre la capitale va être le siège d’une véritable intifada, pierres contre balles ; certains essaient même de prendre d’assaut le palais présidentiel ! Le peuple se bat pour tenir la place centrale de Buenos Aires. Les journaux évoquent cette journée comme « la bataille de la Place de Mai ». Le journal argentin Pagina/12 du 20 décembre décrit ainsi la situation : « La bataille de la Place de Mai. C’étaient des jeunes, des mères avec des enfants, des familles, des gens vivant de débrouillardise. La police montée les chargeait avec une violence inhabituelle mais ensuite ils revenaient. La répression utilisait non seulement les gaz mais aussi les balles de 9 millimètres. C’est la révolte : la cité est incendiée par ceux qui ont été expulsés de la place. Ils sont expulsés de tout. Les uns de leur travail, les autres de leur maison, de la table de repas, de l’éducation, d’une vie digne. Mais ils se sont révoltés. Ils l’ont fait sans chefs pour le plaisir de tenir la rue et de se battre. »
Puis les affrontements se généralisèrent à tout le centre ville. Le nombre de morts et de blessés continue d’augmenter. Le journal conservateur La Nacion titre « cinq morts dans une véritable guerre ». Finalement c’est le président De la Rua qui non seulement démissionne mais s’enfuit en hélicoptère d’un palais présidentiel assiégé par les manifestants. Le lendemain, les deux syndicats CGT, soutiens traditionnels du pouvoir, lèvent la grève nationale à durée illimitée qu’ils avaient d’abord annoncée, au prétexte que « l’objectif est réalisé » : De la Rua (qu’ils soutenaient) et Cavallo ont démissionné et l’état de siège est levé ! C’est leur totale absence durant les deux journées de révolte qui sera surtout remarquée.
Des affrontements se déroulent également à l’intérieur du pays, à Cordoba, Rosario et Entre Rios (trois villes au nord de Buenos Aires), et là aussi des morts et des blessés. A Cordoba (deuxième ville du pays), on s’attaque au domicile des politiciens et des hauts fonctionnaires et aussi aux banques. Partout les gens sont descendus dans la rue par centaines, par milliers, à l’annonce de l’état de siège de sinistre mémoire. Là aussi les forces de l’ordre ont riposté par des balles et des gaz lacrymogènes contre les pierres des manifestants.

Un mouvement sans direction

Le 20 décembre à 20 heures, la CGT « rebelle » appelait à la grève... et à 22 heures elle n’y appelait plus ! Il est vrai que les deux syndicats CGT appuyaient le gouvernement et n’ont cessé de le faire que lorsqu’il est tombé.
Les syndicats péronistes ne sont pas les seuls à s’être abstenus dans ces journées de révolte. Le Front contre la pauvreté, le FRENAPO, lui aussi était absent, comme ses leaders les plus connus. Une des caractéristiques de ces journées, c’est l’absence totale des organisations classiques, politiques, associatives ou syndicales, mises à part les mères de la place de mai et l’extrême gauche. Les syndicats étaient du côté du pouvoir et n’ont pas montré leur nez et même les principales organisations de chômeurs étaient absentes. Cela montre que les leaders de plusieurs organisations de piqueteros font elles aussi des calculs du même type que ceux des dirigeants syndicaux.
Fin décembre, « Qu’ils s’en aillent tous ! » (slogan des manifestants)
Le 27 décembre, les manifestants s’en prennent à la Cour Suprême qu’ils accusent de couvrir les politiciens corrompus comme Menem et les anciens tortionnaires de la dictature militaire de 1976-1983.
Le 28 décembre c’est à nouveau la rue, à Buenos Aires, qui fait chuter le nouveau président Rodriguez Saa, lequel avait le soutien des syndicats CGT et de certains membres du Front contre la Pauvreté. Les manifestants se sont retrouvés à nouveau sur la Place de Mai et devant le Palais du Congrès. Une partie d’entre eux fait le traditionnel concert de casseroles. Une partie vient pour en découdre avec les forces de l’ordre, tente d’attaquer le Palais présidentiel et provoque un incendie du Congrès. On annonce la démission du président : les émeutes se poursuivent toute la nuit.

Janvier 2002 : la politique de « On n’a pas voté pour lui »

Le nouveau président nommé le 2 janvier 2002, Eduardo Duhalde (celui que les manifestants appellent « on n’a pas voté pour lui » (« No lo voté »), déclare : « l’Argentine n’a plus un peso ». C’est dire que la politique d’austérité continue. Il annonce la fin de la parité peso/dollar, la dévaluation (de 28,5 % au début et qui passera très vite à 40 %). Loin de faire payer les banques étrangères ou les entreprises pétrolières comme il le prétendait, il va faire payer la population. Pour le moment sa politique est au « dialogue ». Il fait appel à l’Eglise comme organisatrice de tables de discussion, il écoute les organisations de chômeurs et autres organisations syndicales. Mais il est difficile de créer l’illusion d’un changement.
Eduardo Duhalde a beau cumuler le soutien de tous les partis bourgeois (radical et péroniste notamment), de l’Eglise, il ne s’appuie là que sur des forces qui perdent pied. Alors, Duhalde agite la menace : « Nous sommes tombés de plus en plus bas, étape par étape : récession, dépression anarchique, chaos. Une étape de plus et c’est le bain de sang » déclare-t-il en parlant de la « période la plus dramatique de l’histoire du pays ». Alors, c’est quoi, ce Duhalde ? Il donne lui-même la réponse. Le 21 octobre 2001 il déclare au journal espagnol El Pais (cité par le Monde Diplomatique de février 2002) : « Nous sommes une classe dirigeante de merde et j’en fais partie ».

« Piquets et casseroles ensemble ! » (slogan des manifestations)

En janvier 2002, la mobilisation continue. Elle est plus marquée par les luttes ouvrières dans l’intérieur du pays et plus par la petite bourgeoisie dans la capitale. Les grèves contre les licenciements se poursuivent, la répression aussi.
Le 11 janvier, par exemple, se déroulent en même temps la manifestation des professions de santé à Buenos Aires, celle des fonctionnaires à San Juan, celle des jeunes chômeurs à Neuquen. En ce même mois de janvier, des milliers d’employés municipaux demandent leurs arriérés de salaires à Formosa (Nord-Est), Santiago del Estero (Nord), San Juan (Est). La situation est explosive dans la province de Jujuy, région particulièrement pauvre à la frontière de la Bolivie. Certaines luttes durent depuis longtemps, comme celle des chauffeurs de bus de La Plata qui revendiquent depuis septembre 2001 le paiement de leurs salaires. Les travailleurs de l’usine céramique Zanon à Neuquen continuent leur lutte contre les licenciements. Le 11 janvier à Neuquen, les travailleurs ont organisé une manifestation contre le lock-out qui a réussi à souder la population de la ville. Le soir même, la répression s’est abattue sur les représentants syndicaux : arrestations pour appel à l’insurrection.
Certains ouvriers occupent leurs usines comme ceux de plusieurs sites industriels de Cordoba (suite aux fermetures ou au chômage technique). Le 16 janvier, c’est une vague d’attaques de banques notamment à Jujuy et Santa Fe. Des manifestations ont également lieu quotidiennement devant la Cour suprême pour demander la démission de tous les juges. Leurs maisons particulières sont la cible d’attaques. Le 18 janvier, affrontement avec les forces de l’ordre à Rio Cuarto, au sud de la province de Cordoba, suite à un concert de casseroles. Le même jour, la police tire à balles plastiques et envoie les gaz lacrymogènes sur les 300 employés de Santiago del Estero qui réclament trois mois de salaires impayés. Le 24 janvier, dans la station balnéaire de Mar del Plata, 2500 chômeurs et retraités défilent en réclamant des aides des pouvoirs publics. Dans la province de San Juan (ouest) des fonctionnaires occupent les bâtiments publics et barrent les rues pour réclamer leurs salaires impayés.
Les attaques de banques et les coupures de routes se poursuivent dans tout le pays. Les villes de l’intérieur du pays connaissent quotidiennement des manifestations pour réclamer du travail.

« Que le peuple décide ! » (slogan des assemblées populaires)

A partir de début janvier, des assemblées populaires se sont créées dans tous les quartiers de la capitale et elles sont également apparues à la mi-janvier dans de nombreuses villes de province. Y participent des travailleurs, des étudiants, des habitants. A l’initiative des assemblées populaires de quartier Buenos Aires comme les villes de province ont organisé le vendredi 25 janvier une manifestation massive et un gigantesque concert national de casseroles contre le blocage des comptes en banque. A Buenos Aires, on a vu se mettre en place des réunions de quartiers, des assemblées. De l’ordre de quelques dizaines, dans presque tous les quartiers, certaines ont réuni jusqu’à 400 personnes. De même chaque semaine on assiste à la réunion inter-quartiers, interbarrial, qui regroupe jusqu’à 4000 personnes souvent déléguées. C’est essentiellement autour des problèmes de la répression que ces comités voient le jour, mais c’est autour de questions politiques ou plus pratiques comme l’approvisionnement que se centrent les discussions. La méfiance à l’encontre des organisations politiques est énorme : seuls quelques anciens militants d’extrême gauche connus (tels Zamora) arrivent à avoir un certain crédit. La jeunesse ouvrière et pauvre, quant à elle, se tient en dehors de ces lieux de débat et préfère les discussions ouvertes sur les places et les squares de Buenos Aires, qui sans être des assemblées permettent de lancer des actions, par groupes de quartier. Mais surtout elle refuse toute intervention autre que personnelle, que ce soit au nom d’un syndicat ou d’un parti politique. C’est bien sûr la marque de la défiance vis-à-vis des politiciens bourgeois et aussi vis-à-vis du mouvement péroniste encore très fort. Mais c’est aussi une limite du mouvement.
La petite bourgeoisie est loin d’être la seule à se mobiliser. Les chômeurs de la Matanza, un énorme quartier de chômeurs et de travailleurs à une vingtaine de kilomètres de Buenos Aires organisé derrière Courant Combatif de Classe, le CCC, et Fédération Terre et Logement de d’Elia ont occupé le 14 janvier le marché central de la capitale mais cela s’est mal terminé avec un affrontement entre pauvres. Le 28 janvier, ce sont les chômeurs de Matanza qui ont pris la tête d’une manifestation massive des chômeurs à Buenos Aires. Pour la première fois, la capitale a accueilli favorablement les chômeurs et a même manifesté avec eux sous le slogan « piquets et casseroles, tous ensemble ! » Par contre, cela a été l’occasion, pour les dirigeants de ces organisations qui tiennent le devant de la scène à Matanza, Courant Combatif de Classe (le CCC de Alderete) et Tierra y Viviendas de D’Elia, de participer à un dialogue avec Eduardo Duhalde. En jouant ainsi le jeu du dialogue que désire le pouvoir, ils ont obtenu quelques concessions, comme des distributions alimentaires et quelques centaines de Plan Trabajar (sorte de CES). Cela dit, même si quelques dirigeants des piqueteros se font ainsi récupérés, le développement du mouvement ne cesse de prendre de l’ampleur et a bien d’autres structures.

Des coordinations de militants syndicalistes combatifs

Nombre de militants syndicalistes combatifs et de militants d’extrême gauche se sont rapidement donné pour objectif de déborder les appareils syndicaux péronistes et de collaboration, de rompre avec cette politique faite d’actions suivies de trêves et d’alliance avec le patronat. C’est l’orientation de certains groupes d’extrême gauche comme le Parti Ouvrier et le Parti des Travailleurs pour le Socialisme.
En juillet 2001, il y avait déjà eu la tentative du secrétaire général de la CGT de San Lorenzo (sympathisant de l’extrême gauche) de fédérer des syndicalistes combatifs avec des militants du mouvement des chômeurs. Le 2 décembre, le syndicat des céramistes de Zanon à Neuquen, le SOeCN, avait réuni des ouvriers céramistes, des hospitaliers, des enseignants et des chômeurs. Peu avant l’explosion de fin décembre, il avait été également à l’initiative d’une intersyndicale multisectorielle et d’une coordination régionale de Neuquen et de la région du Rio Negro. A chaque fois, il s’agit d’éviter l’isolement de secteurs ouvriers en lutte mais aussi de lier travailleurs en activité et chômeurs. Le 3 décembre c’était au tour des travailleurs de la construction navale de Rio Santiago d’en faire autant et la coordination est parvenue à organiser divers rassemblements et manifestations.
Dans quelques centres métallurgiques (SIDERAR), de construction navale (Rio Santiago), automobile (Grand Buenos Aires), de production d’électricité (Cordoba) on a vu, dès le 20 décembre, se mettre en place des assemblées (lesquelles sont essentiellement des lieux de discussion). Le 29 décembre ce sont les fonctionnaires de Buenos Aires qui ont mis en place leur coordination avec notamment des militants du groupe d’extrême gauche Parti Ouvrier. On peut également citer la coordination du nord de Salta autour de la lutte des piqueteros, le congrès du charbon autour des mineurs de Rio Turbio, l’assemblée populaire de la terre de feu. Cela dit, il faut savoir qu’à ce jour, ces initiatives ont du mal à percer et à déborder les appareils au-delà de l’influence locale de ces militants combatifs.

Quelles perspectives et quelles menaces ?

Depuis la fin de l’année dernière, l’économie de l’Argentine s’effondre à une vitesse impressionnante. Les uns après les autres, les présidents tombent et pour la première fois dans l’histoire du pays, c’est la révolte populaire qui les fait chuter, pas un coup d’état militaire. Le système politique argentin est complètement discrédité. Corruption, usure des partis et crise ont eu raison de la patience de la population. La situation sociale est catastrophique avec une hausse vertigineuse du chômage et de la misère. Les entreprises licencient ou ferment. Tous les services publics, privatisés ou non, subissent des coupes budgétaires et licencient. Il n’y a plus de santé publique. Les fonctionnaires et les employés communaux sont massivement licenciés. Les salaires, du public et du privé, sont baissés, payés en monnaie de singe (monnaies locales) ou pas payés du tout. La petite bourgeoisie dont le niveau de vie s’effondre craint de ne jamais récupérer son argent. Les retraités n’ont plus rien pour vivre.
La population est descendue dans la rue à plusieurs reprises malgré une répression violente. Des émeutes de la faim parcourent le pays. Les chômeurs, au travers de leurs actions offensives, sont devenus une véritable force dont le pouvoir doit tenir compte : marches, coupures de routes, grèves, saccages de magasins et supermarchés, émeutes se succèdent, avec à chaque fois des morts, des blessés et des arrestations.
La bourgeoisie ne voit pas d’issue, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social à court ou moyen terme. A ce jour Eduardo Duhalde a néanmoins permis de ressouder la bourgeoisie, du moins provisoirement : la dévaluation est acceptée par les dirigeants du patronat, l’Etat argentin se porte garant des dettes des banques et des entreprises, ce qui accroît d’autant la dette extérieure, et pour finir on envisage en haut lieu une réforme constitutionnelle. Cette dernière pourrait envisager de réformer le Sénat, la Cour Suprême, afin de donner des gages à la petite bourgeoisie. De même l’intégration des assemblées de quartiers, comme interlocuteurs du pouvoir, est sérieusement envisagée pour canaliser la contestation sociale. Mais les marges du pouvoir restent étroites.
Chaque jour, 2000 personnes tombent en dessous du seuil de pauvreté. Et cela s’aggrave : en un an, il y a eu 500 000 chômeurs de plus sur un total de deux millions et demi, sans compter les 1,4 million en sous-emploi. La cassure entre riches et pauvres s’accroît. Le phénomène nouveau, c’est que la petite bourgeoisie d’Argentine, une des seules d’Amérique latine qui était autrefois prospère et soutenait le pouvoir à l’époque où le revenu par habitant y était de 7500 dollars, est sortie de ses gonds et descendue dans la rue. C’est effectivement le signe du degré de gravité de la crise sociale puisque les couches sociales qui soutenaient le régime ont cessé de la faire.
Mais la classe ouvrière a été active dans ces événements. Les petits bourgeois n’ont rejoint la révolte que le 19 décembre au soir. Il y a d’ailleurs quelques bémols à mettre à ce qui est dit sur les « classes moyennes ». Une bonne moitié d’entre elles sont simplement des salariés, des fonctionnaires ou des employés de bureau qui n’ont rien de petits propriétaires. Une partie des professions dites « indépendantes » sont simplement des gens qui se débrouillent en se donnant eux-mêmes un travail mais ne sont pas fortunés pour autant. Seuls les grands bourgeois n’ont pas eu de mal à faire sortir leur argent du pays en faillite.
Cela dit, ce n’est pas parce que le régime a perdu l’essentiel de sa base sociale petite bourgeoise, que ces classes moyennes paupérisées vont tout naturellement choisir le camp de la classe ouvrière. Pour l’heure, elles se sentent surtout solidaires des chômeurs et des plus pauvres. Mais elles peuvent aussi voir d’un bon oeil toutes les opérations « de gauche » qui consistent à « dialoguer » avec le pouvoir pour donner quelques miettes aux plus pauvres. Leur révolte pourrait également demain se retourner contre la classe ouvrière si celle-ci ne se met pas à la tête de la révolte de toutes les couches contestataires. Le jeu des syndicats ouvriers est, dans cette affaire, toujours aussi nuisible puisqu’il laisse croire que les travailleurs participent du système par le biais de leurs chefs syndicaux.
Même sans perspective, sans solution économique ou sociale acceptable pour les couches populaires, la bourgeoisie argentine va s’accrocher à tout prix au pouvoir, quitte à le faire au prix du sang des travailleurs et de toute la population. Ce n’est pas parce que la tentative de déclarer l’état de siège de De la Rua a échoué que le retour aux pratiques de la dictature militaire n’est plus une menace.
Le journal Clarin titrait le 21 décembre : « les militaires sont prêts à aider à rétablir l’ordre » et les chefs des forces armées déclaraient avoir un plan de maintien de l’ordre. Il expliquait ainsi que les forces armées avaient adopté un plan d’urgence « à un moment où les manifestants semblaient avoir débordé la police ». Il expliquait d’ailleurs qu’il n’était pas nécessaire de toucher à l’ordre constitutionnel pour employer l’armée comme force supplétive des forces de police. Le général Ricardo Brinzoni, chef d’état major de l’armée déclare : « l’armée souhaite servir la société dont elle fait partie en étant une protagoniste et non pas un simple observateur. »
En 2001, on a vu la réapparition en Argentine de groupes para-policiers, comme celui qui enlevé séquestré et torturé une des filles de madame Hebe de Bonafini, la présidente des mères de la place de mai. Le Service de Paix et Justice, le Serpaj, est spécialisé dans les brigades d’intervention musclées pour faire passer l’austérité. Et c’est ainsi qu’il faut comprendre la libération d’Astiz, le tortionnaire de l’Ecole de Mécanique de la Navale, par le Ministère de la Défense. En refusant l’extradition pour l’Europe (Suède et France), le pouvoir donne un signe à l’armée faisant rimer loyauté et impunité.
L’enjeu est d’importance. La question du rapport de forces va devenir une question cruciale pour la classe ouvrière et ses organisations. Tout le monde se souvient de la dictature militaire qui a dominé le pays pendant de nombreuses années, faisant 30 000 morts et supprimant physiquement tous ses opposants, en particulier les militants ouvriers et les militants politiques radicaux. Il ne serait plus alors question d’intégration des syndicats à l’Etat et aux entreprises ni de façade démocratique mais de destruction de l’un et de l’autre et d’utilisation des forces armées, des forces spéciales et même d’utilisation de l’embrigadement de couches misérables pour écraser dans le sang le prolétariat argentin.
Duhalde a affirmé que son « rôle était de maintenir la paix sociale » et qu’il n’était « pas un homme faible ». Les discours du nouveau président Duhalde disent clairement au peuple argentin : si vous tentez de me renverser moi aussi, ce sera la guerre civile.
Pour le moment, ni Duhalde ni aucun homme politique n’est en mesure de s’attaquer aux couches populaires mobilisées. Les gouvernants sont contraints de « dialoguer » . Ils ressortent leurs évêques pour organiser des « tables de dialogue ». Ils vont chercher tous les réformistes, tous les catholiques, tous les bourgeois réformistes, tous les bureaucrates syndicaux. Mais ils savent qu’il ne s’agit que de gagner du temps. Il n’y a pas de marge pour de vraies réformes sociales au moment où les financiers leur demandent de faire accepter des sacrifices supplémentaires. Ils vont donc temporiser en faisant semblant de dialoguer. En attendant ils se préparent. La classe ouvrière peut également mettre à profit cette période pour se préparer. D’abord en étant consciente de l’enjeu, en ne se laissant pas tromper par cette prétendue volonté de trouver des « solutions ». Ensuite en développant ses luttes et son organisation autonome car le principal obstacle aux luttes de la classe ouvrière reste la politique des syndicats péronistes. Enfin en développant son organisation politique ouvrière révolutionnaire.
Il n’y a pas d’autre perspective que de renverser cette classe dirigeante pourrie. C’est la seule réponse possible aux aspirations de la population qui revendiquent « qu’ils s’en aillent tous » sans pour autant se poser aujourd’hui le problème du pouvoir. Car cette « classe dirigeante de merde », pour reprendre les mots de Duhalde, il n’y a vraiment que la révolution qu’elle n’aurait pas volée !

8 février 2002

Mots-clés :

Imprimer cet article Réagir à cet article