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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 74, mars-avril 2011 > Tunisie, Egypte, Lybie, Algérie...

Tunisie, Egypte, Lybie, Algérie...

Algérie : les démocrates s’agitent, les travailleurs luttent

Mis en ligne le 10 mars 2011 Convergences Monde

L’impressionnant déploiement policier et les matraquages dans les rues d’Alger les samedis 12 et 19 février montrent les craintes qu’avait le gouvernement algérien, après les émeutes de début janvier, de voir les jeunes et la population laborieuse se saisir des appels à manifester lancés par la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) pour descendre à nouveau massivement dans la rue.

Mais, en ce mois de février, le gouvernement Bouteflika n’en a été que pour sa peur : ces manifestations n’ont rassemblé tout au plus qu’autour de 2 000 personnes dans les rues d’Alger selon les chiffres de la presse, auxquels s’ajoutaient quelques manifestations moindres dans des villes de province. Cela ne veut pas dire que la colère en Algérie, qui, en janvier, avait explosé par contagion directe de la révolution tunisienne, soit retombée. Si les mêmes qui s’étaient révoltés entre le 4 et le 10 janvier contre les hausses brutales de prix, si les chômeurs ou mal-logés qui manifestent devant les mairies ou les équivalents de nos préfectures ou sous-préfectures (daïras, wilayas), si les travailleurs dont les grèves se succèdent ne se sont pas mobilisés les samedis de février, c’est probablement en grande partie parce que les principaux organisateurs, RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) en tête, ne les y appelaient pas.

Une coordination pour le changement… dans la continuité

Cette Coordination nationale pour le changement et la démocratie, qui en a pris l’initiative, s’est constituée fin janvier autour du RCD et de la Ligue algérienne des droits de l’Homme, avec le MDS et le PLD (Mouvement démocratique et social et Parti pour la laïcité et la démocratie, deux restes de l’ancien Parti communiste algérien), des syndicats autonomes (syndicats constitués hors du syndicats officiel, l’UGTA, surtout dans les secteur publics, Éducation ou administration) et quelques autres. Pas question pour ses leaders de mettre en avant la moindre des revendications sociales exprimées lors des émeutes du début d’année, pas même, face à l’envolée de prix, celle d’une augmentation du Smig (le Smic algérien qui est de 15 000 dinars, soit 150 €). Son programme a été qualifié par la presse algérienne de « Smig démocratique » : la levée de l’état de siège (c’est donc fait depuis le 24 février), l’ouverture du champ politique (entendez notamment par là l’agrément accordé plus facilement aux nouveaux partis) et médiatique (moins de mainmise du gouvernement sur la télévision) et la libération des personnes arrêtées pour raisons de manifestations ou de délits d’opinion.

C’est la raison pour laquelle le Parti socialiste des travailleurs (PST, petit groupe trotskyste lié à la IVe Internationale), qui avait participé à la première réunion de la coordination, s’en est retirée et n’appelait pas à ces manifestations en expliquant : « La coordination a refusé d’intégrer à sa plateforme les revendications sociales des masses ne proposant que des libertés formelles abstraites. Ce refus insistant interpelle le PST qui ne se voit pas en supplétif d’un pôle démocratique libéral à l’opposé des aspirations populaires ».

Démocratique bousculade pour se mettre sur les rangs

Depuis le 22 février, la CNCD s’est coupée en deux : une fraction autour du RCD, celle qui appelait encore à manifester le samedi suivant (jour où l’on a vu le même déploiement policier malgré la levée de l’état d’urgence) ; une autre autour de la Ligue des droits de l’Homme et des syndicats indépendants. Mais ce n’est pas l’absence de prise en compte des revendications sociales qui semble avoir été la raison de cette rupture. Seul motif exprimé au moment de la scission : ne pas subir la tutelle des partis (celle du RCD surtout). En témoigne aussi l’interview dans le journal El Watan du 11 février d’un responsable d’une association de chômeurs (le Comité national pour la défense des droits des chômeurs) participant à cette seconde coordination et protestant qu’il serait temps d’« intégrer les revendications du peuple, du monde du travail, et de la jeunesse précarisée. Les Algériens attendent un changement radical, aspirent à une société où l’exploitation, la précarité, la soumission et la répression, la connivence avec l’impérialisme n’ont pas de place ».

Les partis et associations dites « démocrates » (RCD en tête mais aussi son concurrent direct, le FFS – Front des forces socialistes – d’Aït Ahmed, qui tient à marcher séparément) n’ont vu dans les événements de Tunisie et leur répercutions dans le pays que l’occasion de revendiquer, à froid, plus de place au sein du pouvoir, voire même de prendre la place de Bouteflika, en se gardant bien de jeter de l’huile sur le feu de la contestation sociale. D’autres tentent aussi leurs chances de revenir à l’avant de la scène politique, comme l’ancien Premier ministre (1999-2000) Ahmed Benbitour, qui a participé aux manifestations du CNDC et propose de fédérer tout le monde autour de son parti, l’ANC (Alliance nationale pour le changement), par un Congrès national de l’opposition. Chacun croit son heure venue.

Sans parler de la dirigeante du Parti des Travailleurs, ex-parti trotskyste lié au POI français, Louisa Hannoune, qui dénonce les exagérations de presse impérialiste sur la situation sociale destinées à déstabiliser l’Algérie, se félicite des mesures de Bouteflika tout en les jugeant insuffisantes, et affirme, dans le journal L’Expression du 2 mars, que le président lui aurait soufflé personnellement à l’oreille qu’il était partisan d’une Assemble constituante. « La révision de la loi électorale et l’organisation des élections anticipées est le Smig de la réforme politique pour la démocratisation du régime et de l’édifice institutionnel », ajoute-t-elle.

Les luttes sociales au premier plan de l’actualité

Mais le feu social continue à brûler sans eux. Et pour cause. Les mesures promises par Bouteflika pour enrayer la hausse des prix ? Elles se résument à des détaxations, notamment à l’importation, qui ne se sont en rien répercutées à la consommation, dont les prix ont continué à flamber. Les commerçants également disent ne pas en avoir vu la couleur, selon le journal El Watan : « ce sont les importateurs qui bénéficient de ces mesures censées améliorer le pouvoir d’achat des Algériens ». Mesures pour l’emploi ? Une nouvelle baisse des charges patronales pour l’embauche de jeunes demandeurs d’emplois. 100 milliards de dinars (1 milliard d’euros) accordés par le trésor public pour aider les entreprises, et consignes données aux banques d’État d’assouplir les conditions d’octroi aux jeunes chômeurs de prêts à la création d’entreprises : jeunes diplômés chômeurs, tentez votre chance de créer votre propre job en prêt subprime ! Et autres mesures du même genre dont l’essentiel ne profite qu’au patronat.

Alors, pas une semaine où, en feuilletant la presse algérienne, on ne découvre une nouvelle série de grèves, manifestations, explosions de colère. Grève de 2 000 travailleurs d’une société de maintenance industrielle filiale de Sonatrach (la compagnie pétrolière algérienne) à Skikda, pour le versement d’arriérés de salaire et de primes et le départ du directeur ; grève des postiers d’El Harrach (banlieue d’Alger) à cause des conditions de travail et du sous-effectif ; grève à Alger des 350 salariés d’une filiale de Sonelgaz (la compagnie gazière nationale) pour exiger l’alignement de leurs salaires sur ceux de la maison mère ; 200 ouvriers d’une entreprise de métallurgie mise en liquidation en 2009 qui envahissent la préfecture d’Anaba pour exiger le versement des leurs arriérés de salaire et leurs indemnités ; manifestations de chômeurs dans la région pétrolière du sud, à Hassi Messaoud et Ouargla. Luttes auxquelles il faut ajouter la grève des personnels paramédicaux et les manifestations des étudiants contre le manque de moyens et la réforme des universités, pour ne citer que les exemples glanés dans la seule dernière semaine de février.

Ils n’éteindront pas l’incendie

À la mi-janvier, pourtant, suite aux émeutes, le secrétaire général de l’UGTA, Sidi Saïd, avait réuni à Alger 1 000 cadres syndicaux pour dénoncer les « manœuvres étrangères » qui tentent de « déstabiliser » l’Algérie et appeler ses cadres à maintenir « un climat sain et serein dans le milieu professionnel ». Brandissant la menace d’en revenir à la période d’instabilité des dix années de guerre entre armée et groupes islamistes, il jurait que la priorité était « de sauvegarder ce que nous avons ». Tout ça pour en venir à sa tirade : « la mondialisation est dangereuse et c’est aussi une tentative de recolonisation sous une autre forme, notamment celle de pousser le peuple à l’émeute sous le beau slogan de la démocratie. Il est immoral d’appeler à la révolte ».

À la vue des luttes qui continuent à se dérouler en Algérie, on peut se dire que lorsque le mécontentement en est à ce point, les pompiers syndicaux sont impuissants.

4 mars 2011

Olivier BELIN


Hassi Messaoud :Capitale de l’or noir et du chômage

Du 29 janvier au 3 février s’est tenue à Hassi Messaoud, la capitale du pétrole algérien en plein Sahara, le 3e Salon professionnel des équipements et prestations du pétrole et du gaz  : ballet d’homme d’affaires sur le tarmac de l’aéroport, 89 sociétés participantes, dont les trois quart sont françaises. Car en dehors de l’exploitation pétrolière proprement dite où les grandes compagnies mondiales se bousculent depuis la dénationalisation des pétroles algériens, les infrastructures – mécanique, entretien, gardiennage – sont autant d’activités d’« équipement et prestation » lucratives. Sans parler du futur chantier de la construction de la nouvelle ville, un budget de 6 milliards de dollars, pour laquelle les appels d’offre ont commencé.

Le 16 février, cinq cents jeunes chômeurs faisaient un sit-in devant le siège de la daïra (sous-préfecture). En fin d’après-midi, ils en ont envahi les locaux avant d’en être délogés à 3 heures du matin par les forces de police après avoir obtenu quelques promesses. « Les autorités ont mobilisé des imams, des présidents de comités de quartiers et des notables pour nous persuader de lever le siège de la daïra. Or, nous avions attendu qu’ils inscrivent les noms de tous les chômeurs sur des listes pour nous disperser. Ils nous ont promis des postes de travail pour la semaine prochaine » expliquait à la presse un manifestant. Dès le lendemain ils se rassemblaient à nouveau devant le siège de la daïra : ils ne se contenteront pas de promesses.

Cela fait des années que les chômeurs d’Hassi Messaoud manifestent pour exiger des emplois dans cette ville si riche mais coupée en deux : les ingénieurs et techniciens du pétrole (et nombre de cadres venus des pays riches) dans leurs quartiers spéciaux et leurs maisons climatisées, la population de la région dans les quartiers pauvres sous 40° de température, employés aux tâches subalternes ou chômeurs. Jusque-là, on traitait plutôt dans les médias ces jeunes chômeurs de voyous chaque fois qu’ils manifestaient, ou de régionalistes qui ne veulent personne venus d’ailleurs. Ils s’organisent aujourd’hui et c’est autre chose.

Parmi les animateurs du mouvement un chômeur licencié de l’entreprise Eurest. Cette entreprise, appartenant au groupe britannique Compass, est bien connue aussi en France puisqu’elle y a le marché d’un grand nombre de cantines d’entreprises. À Hassi Messaoud elle se partage aussi avec la Sodexo une grande part de ce marché. Motif du licenciement : avoir tenté de monter un syndicat dans l’entreprise. Car, dans ce Far West, ou plutôt Far South algérien, le patronat ne connaît aucune loi.

Mais à 1 000 km d’Alger, au milieu du sable, on trouve aussi des oasis de combativité.

O.B.

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