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DOSSIER : Capitalisme du XXIe siècle : déjà la faim… bientôt la crise ?

À l’origine de la faim : la dictature mondiale du profit

Mis en ligne le 1er juillet 2008 Convergences Société

Depuis un an la spéculation a accéléré la montée des prix des denrées agricoles. Celle-ci est due cependant aussi à des tendances lourdes.

Une partie de la hausse provient de l’évolution de la consommation dans les pays dits « émergents », où apparaît une classe moyenne. En Chine ou en Inde ceux qui en ont les moyens ne se contentent plus des céréales de base mais consomment des fruits, des légumes et de la viande. Or il faut 14 kilos de céréales pour produire 2 kilos de boeuf, et 8 kilos pour 2 kilos de porc. En Chine, le tiers des céréales chinoises sert à nourrir des animaux, contre seulement 9 % il y a trente ans. Ces pays sont donc amenés à puiser dans leurs stocks et à importer plus de céréales via le marché mondial.

D’autre part, selon l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE), le développement du marché des agrocarburants pèserait pour environ un tiers dans la récente flambée des prix. Au nom de l’alternative au pétrole ce business détourne une part croissante des denrées alimentaires : il en faut autant pour faire le plein d’un gros 4x4 que pour nourrir une personne pendant un an. Vu sa rentabilité, ce marché se développe considérablement : le Brésil, qui produit 22 milliards de litres d’éthanol par an, a l’intention de doubler ce chiffre d’ici 2016.

Une bonne part des tensions sur le marché agricole est donc loin d’être conjoncturelle et temporaire. Il ne faudrait pas pour autant oublier un autre fait : la soumission croissante de l’agriculture mondiale au profit capitaliste.

Le développement du marché mondial… et de la faim

Les prix augmentent, certes, mais comment se fait-il que tant de gens soient dépendants des produits échangés au niveau international ? Tout le monde n’achète pas des produits alimentaires venus de l’autre bout de la planète, mais c’est bien la tendance. De nos jours, la moitié de la population mondiale vit ou survit en ville. L’exode rural s’accélère, de moins en moins de personnes se nourrissent directement des produits de leur travail, et donc l’auto-alimentation recule rapidement. Une part croissante de la population a besoin d’acheter des denrées alimentaires. Pas seulement dans les villes : parmi les ruraux, la plupart achètent de la nourriture et 600 millions auraient besoin d’en acheter et ne le peuvent pas. En effet, sur les 850 millions de personnes souffrant de la faim (qui s’ajoutent à un milliard de mal nourris, manquant de vitamines, de minéraux, de graisses), 70 % sont des paysans, sans terre ou avec très peu de terre. C’est sous cette violente pression qu’ils sont 50 millions chaque année à rejoindre les zones urbaines… et c’est ainsi qu’on retrouve les 30 % restant d’affamés dans les bidonvilles et les camps de réfugiés.

Or si les produits agricoles achetés par ceux qui le peuvent proviennent à 85 % du même pays, la production agricole circule de plus en plus : aujourd’hui, 15 % de la récolte globale est échangée au niveau international, contre seulement 10 % il y a dix ans. Les fluctuations des prix mondiaux frappent donc de plus en plus de monde.

La conquête des marchés du Sud par les capitalistes du Nord

Cette évolution rapide est le résultat d’une politique impulsée par les grandes puissances impérialistes et relayée par les régimes des pays sous-développés. Au milieu des années 1980, les États-Unis et l’Union Européenne ont décidé d’élargir le marché mondial agricole pour trouver de nouveaux débouchés à leurs agricultures capitalistes ultra productives. Entre 1986 et 1993, des négociations au sein de l’OMC ont donné lieu à la signature de l’Accord Agricole de l’Uruguay Round (AAUR) en vue de faire baisser les tarifs douaniers sur tous les produits agricoles.

Les agriculteurs capitalistes d’Europe ou des USA ont alors pu proposer leurs produits dans les pays du Sud à des prix défiant toute concurrence, puisqu’ils ont une productivité agricole bien supérieure à celle de la plupart des pays en développement. Comme il faut 18 fois plus de temps de travail au Mexique qu’aux USA pour produire la même quantité de maïs, le maïs « made in USA », vendu moins cher, a facilement conquis le marché. Un tiers du maïs consommé au Mexique vient désormais des USA, et des millions de petites exploitations mexicaines ont périclité. De même en Afrique de l’Ouest le lait en poudre européen et le riz thaïlandais ont chassé des villes la production locale.

Alors que les USA et l’UE subventionnent massivement les exportations de leurs capitalistes agricoles, ils font pression, par le biais des organismes financiers internationaux, contre tout soutien à l’agriculture dans les pays pauvres. Dans les années 1990, la Banque Mondiale a exigé la suppression des offices publics qui garantissaient un revenu minimum aux producteurs, ainsi que la fermeture des magasins en partie publics qui contenaient la hausse brutale des prix.

Bilan : les capitalistes agricoles du Nord écoulent mieux leurs produits, les petits paysans sont de plus en plus ruinés un peu partout dans le monde, et les pauvres des villes du tiers-monde sont de plus en plus dépendants du marché mondial pour se nourrir.

Le piège des agricultures d’exportation et l’explosion de la dépendance alimentaire

C’est ainsi que certains pays sont entrés dans une dépendance extrême vis-à-vis du marché mondial. Désormais le Gabon importe 86 % de ses céréales, l’Algérie 82 %, Haïti 70 %, le Sénégal 61 % et la Colombie 56 %.

Mais ces pays, nous expliquaient les dirigeants impérialistes, une fois spécialisés dans le secteur où ils sont compétitifs, obtiendraient des devises pour acheter les produits de base qu’ils ne produisent plus. Cette spécialisation a effectivement eu lieu : dans 43 pays, 90 % des recettes d’exportation proviennent de seulement trois produits (comme le cacao, le sucre, le café, le coton, la banane). Du coup, c’est bien grâce à ses exportations qu’un pays comme Haïti achète de la nourriture : 80 % de ses recettes d’exportations servent exclusivement à acheter des denrées alimentaires.

Les pays qui ont tout misé sur l’exportation de telle ou telle denrée n’ont plus qu’à prier pour que son cours reste élevé ! Or les prix des produits agricoles exportés par les pays les plus pauvres ont baissé de 70 % depuis 20 ans. Pourquoi ? D’une part, la Banque mondiale a encouragé la baisse des prix en finançant la production dans ces secteurs, ce qui a suscité une hausse de l’offre sans que la demande n’augmente. D’autre part, le secteur des firmes capitalistes qui achètent et commercialisent cette production s’est très fortement concentré, et quelques groupes peuvent peser à la baisse sur les prix.

La complicité gouvernementale des pays du Sud

Si l’impulsion de cette politique vient des grandes puissances, dans la continuité du colonialisme et de l’impérialisme des siècles précédents, les gouvernements des pays du Sud sont complices et mènent eux aussi une politique de classe. En effet, la libéralisation de l’agriculture ne ruine pas tout le monde. Un secteur capitaliste se développe : les plus gros agriculteurs peuvent investir dans des semences, des engrais ou dans l’irrigation, tout autant dans le domaine des céréales que dans celui des produits tropicaux.

Les bourgeoisies à la tête de ces États voient aussi dans cette adaptation au marché mondial un moyen de faire rentrer de l’argent. Une agriculture tournée vers l’exportation permet de récolter des impôts, alors que taxer les exploitations familiales ne rapporte à peu près rien.

Des rentrées fiscales qui ne profitent pas à la population, puisque les gouvernements réduisent leurs dépenses publiques dans le secteur agricole : les pays les plus dépendants des importations alimentaires utilisent en moyenne seulement 4 % de leurs dépenses publiques en direction de l’agriculture. La bourgeoisie et ses politiciens préfèrent faire affaire avec les multinationales de l’agro-alimentaire. Les conséquences de ce désengagement se font particulièrement sentir en Afrique où la production de céréales par hectare n’a pas progressé depuis le milieu des années 1980.

Des investissements massifs dans l’agriculture, mais au profit de qui ?

D’après les évaluations de la FAO ( Food and Agriculture Organization, la branche « alimentation » de l’ONU), la production alimentaire devra progresser de 50 % d’ici 2050 pour parvenir à satisfaire la demande. Pour élever la productivité des paysans du tiers-monde, il faudrait alors un gigantesque effort d’investissement.

C’est une nécessité absolue. Mais derrière la notion abstraite d’investissement, il y a les classes sociales. Si nous laissons aux capitalistes et à leurs États le soin de répondre à ce besoin vital, l’investissement, s’il a lieu, se fera comme à l’heure actuelle en fonction de la demande solvable et des perspectives de profit. Il continuera d’enrichir les gros agriculteurs, de pousser à l’exil ou à la mort les paysans pauvres, d’affamer brutalement des millions de gens dans les villes des cinq continents. Brown, le théoricien américain du développement durable et fondateur de l’ONG Earth Policy Institute, affirmait récemment : « Les paysans ont obtenu un résultat extraordinaire en triplant quasiment la récolte mondiale. En une seule génération, ils ont presque doublé la production céréalière par rapport aux 11 000 années qui avaient précédé, depuis le début de l’agriculture. Mais maintenant, le ressort est cassé » . Pour réparer ce ressort, il n’y a pas 36 solutions : la terre à ceux qui la travaillent, mais pas sans l’aide du capital réapproprié par ceux qui l’ont créé, les travailleurs du monde entier.

Thomas JAUD

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