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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 13, janvier-février 2001 > DOSSIER : La vache folle et les dérives de l’agriculture capitaliste

DOSSIER : La vache folle et les dérives de l’agriculture capitaliste

1945-2000 : le bouleversement capitaliste de l’agriculture en France

Mis en ligne le 1er février 2001 Convergences Société

Le marteau et la faucille : voilà comment on aurait pu décrire l’économie française au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. A côté du secteur industriel, le secteur agricole restait en effet prépondérant : en 1945, 30 % des actifs étaient agriculteurs. Cinquante ans plus tard, la situation a complètement changé : la faucille a fondu, et les paysans ne représentent plus que 4 % de la population active (1 507 000 personnes en 95). Dans le même temps, alors que la surface cultivée baissait de 25 %, les rendements moyens de production végétale étaient multipliés par trois ; et l’arrière-petit-fils d’un agriculteur nourrissant 2,5 personnes à la fin du XIXe siècle, suffit à 60 en 1997… Les bouleversements induits par le développement du capitalisme à la campagne sont évidents.

Un secteur libéral… largement construit par l’Etat

L’irruption du capitalisme à la ferme s’est faite en grande partie grâce à des incitations étatiques. En 1945, la France souffre d’une vraie pénurie de produits agricoles, et le pays est très loin de l’autosuffisance. Pour faire face à la nécessité de moderniser une agriculture archaïque, l’Etat français met sur pied – comme ses voisins – ses premières politiques agricoles dirigistes, productivistes. L’objectif est clair : pour augmenter significativement la productivité agricole et créer un secteur capitaliste agroalimentaire concurrentiel sur le marché international, il faut forcer l’investissement massif de capitaux.

Dès 1946, un ministre (socialiste) de l’agriculture prend une série de mesures allant dans ce sens. Le fermage est facilité (allongement et allégement des baux), afin d’attirer des investisseurs jusque-là refroidis par les rentes foncières (les « loyers de la terre », qui diminuent d’autant les bénéfices des exploitants). Des politiques efficaces de remembrement sont mises sur pied. Puis une vraie banque centrale de prêts aux agriculteurs est montée par l’Etat : la Caisse nationale de crédit agricole, qui fédérait depuis 1920 les caisses mutuelles départementales, reçoit de l’Etat le monopole de très importants prêts bonifiés à distribuer aux agriculteurs pour qu’ils mécanisent leurs exploitations.

Avec la naissance de la Politique Agricole Commune en 1962 (voir encadré), cette politique de subventions au capital agraire est coordonnée à l’échelle européenne. Afin d’attirer toujours plus de capitaux vers la terre, la Communauté européenne met en place tout un arsenal d’aides et de primes, garantissant l’écoulement des produits agricoles à des prix garantis. Cette politique, qui coûte très cher au contribuable, est présentée par l’Etat – et le syndicat paysan de cogestion, la FNSEA – comme une mesure de solidarité naturelle à l’égard de la petite paysannerie. Mais les difficultés des petits agriculteurs –réelles, et de plus en plus sérieuses– servent en fait de prétexte à des subventions qui n’enrichissent que les gros paysans, à la productivité bien supérieure – et les secteurs industriels du machinisme agricole, des engrais...

Les politiques de soutien des cours atteignent donc l’objectif opposé à celui qu’elles affichent : favorisant les gros, elles accélèrent le processus de concentration des terres, d’alourdissement de la capitalisation des exploitations… et donc la ruine des petits agriculteurs et l’exode rural. Ainsi, entre la fin des années 40 et le début des années 70, la consommation d’engrais est multipliée par 5, le nombre de tracteurs par 10 – et la part des agriculteurs dans la population active tombe à 18,5 % dès 1960.

Les rouages du systèmes : trusts transnationaux – et exploitations familiales

Le capital investit donc rapidement la sphère de la production agroalimentaire. Mais il faut en réalité distinguer deux aspects très différents de ce processus. En fait, les exploitations agricoles proprement dites, même si elles se concentrent de façon importante, restent pour la plupart de type « familial ». Le salariat agricole recule même massivement, le nombre d’ouvriers agricoles passant de plus d’un million en 1955 à 137 000 aujourd’hui. Les secteurs qui se développent réellement sur le modèle industriel sont d’une part, en aval, ceux de la transformation des matières premières agricoles (laiteries, industries de la viande, trusts céréaliers…), et d’autre part, en amont, ceux de la fourniture d’équipements pour l’agriculture capitaliste (outillage mécanique, engrais, produits chimiques,…), voire ceux qui profitent à la fois en amont et en aval, comme les producteurs de nourriture pour bétail.

La production agricole elle-même n’attire que peu le grand capital. Il y a plusieurs raisons à cela : d’abord la rente foncière reste une dépense parasite, grevant les profits ; mais surtout, les investissements très importants des exploitations sont en eux mêmes un obstacle : les consommations intermédiaires (engrais, mécanisation…) s’accroissent bien plus vite que la valeur de la production. Elles passent de 22 % de cette valeur en 1960 à 30 % en 1970, et 45 % en 1985 ! A cette date, à valeur ajoutée égale, l’agriculture emploie deux fois plus de capital que la sidérurgie… La production agricole connaît donc, pour des raisons structurelles (difficultés à rationaliser le travail sur le mode industriel), avec l’accroissement de la composition organique de son capital (c’est-à-dire de la proportion, par travailleur, de capitaux immobilisés en machines, engrais…), une très forte « baisse tendancielle du taux de profit » (à bénéfice égal, l’investissement nécessaire est de plus en plus lourd). Et c’est pourquoi les gros investisseurs préfèrent laisser la production agricole elle-même à la charge des exploitations familiales.

Un économiste bourgeois, Glenn-Jonson, expliquait ainsi dans les années 70 : « Un cynique pourrait affirmer que l’exploitation familiale est une institution qui fonctionne pour entraîner les familles des exploitants à fournir une grande quantité de travail et de capitaux à un niveau de rendement inférieur à ce qui est normal, afin d’apporter à l’économie les produits agricoles à bas prix ».

Bien entendu, le grand capital industriel contrôle et oriente cette production, de par sa situation monopoliste comme fournisseur des « intrants » (aliments pour animaux, engrais, machines, produits phytosanitaires et pétroliers, etc.) et acheteur des produits. Il est secondé en cela par le capital financier, qui tire de très gros profits du surendettement des agriculteurs (le Crédit agricole, aujourd’hui première banque européenne, assure les 2/3 des prêts agricoles en France dès le début des années 70). Mais encore une fois, les investisseurs laissent généreusement à d’autres les coûts de cette production pas si rentable que ça : les exploitants, chez qui la polarisation sociale s’accélère, et aussi les deniers publics, qui offrent à « l’agriculture » des subventions de plus en plus monstrueuses.

Surproduction chronique

La politique productiviste a fait passer l’agriculture française de la non-autosuffisance à la surproduction dès la fin des années 70. En pleine crise mondiale consécutive au choc pétrolier de 73, l’exportation de ce « pétrole vert » a certes été favorisée, en cassant les prix et à coups de subventions. Mais les marchés mondiaux sont eux aussi rapidement saturés, et la politique de soutien des cours représente un poids insupportable pour les budgets des Etats européens.

La Communauté économique européenne prend alors un virage à 180 degrés : au cours des années 80, c’est la restriction de la production qu’elle se met à subventionner (politique des quotas). Si ces subventions font à nouveau la fortune des gros exploitants, elles n’empêchent pas la crise de frapper de plein fouet les petits paysans. La chute du nombre d’actifs agricoles, qui avait ralenti dans les années 70 (-3 % par an environ), s’accélère à nouveau (-4,5 % par an) dans les années 90. Cette fois, la prolétarisation touche les agriculteurs proprement dits : ainsi de nombreux éleveurs de porcs ou de volailles, incapables de se relever de leur surendettement, se voient racheter l’exploitation sur laquelle ils continuent de travailler, mais comme salariés de grosses firmes…

En 50 ans, le capitalisme a donc bouleversé l’agriculture française. Il a marginalisé numériquement la paysannerie, la ramenant à 4 % des actifs. Il a placé l’agriculture sous le joug des industries agroalimentaires, dont la valeur ajoutée dépassait dès 1980 celle de la production agricole elle-même. (Ces industries emploient désormais 10 % des actifs.) Mais le capitalisme n’a pas pour autant résolu le « problème paysan » : il s’arrête encore aujourd’hui au seuil de la production proprement dite, en maintenant le système de l’exploitation agricole familiale, même fortement capitalisée, et n’ayant plus rien d’une entreprise indépendante. La rationalisation de la production qu’avait permis le capital manufacturier en prenant en charge feu la petite production artisanale n’est pas assumée par le capital agroalimentaire, qui préfère toujours utiliser des « travailleurs à façon ». Et on voit mal comment ce mode de production pourrait assurer un développement un peu harmonieux des forces productives agricoles pourtant rendu possible par le progrès technique, et nécessaire par ses capacités de nuisance.

Benoît Marchand


La PAC, béquille étatique des marchés agricoles

Sans doute la seule réalisation sérieuse de la Communauté européenne, la Politique Agricole Commune (PAC) a été définie par le Traité de Rome en 1957, et a commencé à être appliquée en 1962. Née de la nécessité de moderniser des agricultures dont l’archaïsme risquait d’entraver le développement capitaliste du Vieux continent, son objectif initial pouvait se résumer à l’idée de développer à marche forcée la productivité agricole, et donc aussi la concentration du capital agroalimentaire.

Pour ce faire, la PAC a développé une politique – très coûteuse pour le contribuable – de prix minima garantis, que ce soit à l’intérieur du « marché commun » (rachat des surplus au prix garanti), ou par le soutien des cours à l’exportation hors de ce marché, en payant la différence avec le cours mondial (souvent bien inférieur au cours européen). Les importations furent elles aussi taxées à hauteur des prix garantis. Les gros producteurs, à la productivité supérieure, furent les principaux bénéficiaires de ces subventions.

Cette politique finit par être victime de son « succès » : au cours des années 80, malgré l’instauration de quotas (laitiers, viticoles), des primes de « non-distribution », l’Union européenne devint structurellement excédentaire, et les dépenses agricoles de l’UE (multipliées par sept entre 1975 et 1991), insupportables. En 1992, au cours de l’« Uruguay round » (négociations du GATT, devenu OMC en 1995), la PAC fut réformée, dans le sens d’une large libéralisation. Les prix garantis font de plus en plus place aux aides directes ; la surproduction est enrayée par une politique de jachère. Cette « libéralisation sous contrôle étatique » a, pour l’heure, réussi à retendre certains des marchés mondiaux, principalement en ce qui concerne les céréales.

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