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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 113, juin-juillet-août 2017

Guyane

Pour que les revendications des travailleurs décollent !

Mis en ligne le 9 juin 2017 Convergences Monde

Pendant plus d’un mois, la Guyane a connu une mobilisation de la population sans précédent : grandes manifestations, barrages routiers, blocage du centre spatial de Kourou… Bien après la signature de l’accord du 21 avril, certaines grèves se sont poursuivies montrant la détermination d’une partie des travailleurs : c’était le cas jusqu’à début mai à EDF et à l’heure où nous écrivons, le personnel de l’hôpital de Cayenne est toujours en grève pour exiger des embauches et l’amélioration de ses conditions de travail et de l’accueil des patients.

L’ampleur de la mobilisation est inédite pour ce territoire peuplé de 250 000 habitants [1]. Dans les barrages à partir du 24 mars, des milliers de personnes se réunissaient ; dans les manifestations, parfois 10 000 à 20 000 personnes. Du jamais vu jusque-là en Guyane ! Radio Péyi eut un succès énorme en devenant « Radio barricades » que la population écoutait pour avoir des échos de la mobilisation.

Fronde pour le moins diverse

C’est cette participation massive qui a fait que la mobilisation est allée bien au-delà de ce que les premiers « contestataires » escomptaient.

Car, en décembre 2016, la fronde a commencé sous pression du patronat local qui exigeait, entre autres par la voix de Rodolphe Alexandre, président de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) [2], un plan d’investissement bien supérieur au « pacte d’avenir » promis par Hollande : une rallonge de deux milliards et la rétrocession de 200 000 hectares de terres [3]. Le milieu patronal profitait de la venue de l’ancienne ministre Ségolène Royal pour ériger des barrages devant la CTG et le port de commerce. Un petit coup de fil à Hollande de madame Royal et hop ! les patrons obtiennent 150 millions pour la CTG et 200 000 hectares !

D’autres ont profité de la venue de Ségolène Royal : des syndicalistes, comme à EDF, ont mis en avant la question de l’emploi et ont déposé un préavis de grève pour le 20 mars. Mais c’est surtout le collectif « 500 frères » qui a fait l’évènement quand une vingtaine d’hommes, cagoulés, ont débarqué dans la CTG en pleine conférence internationale où siégeait la ministre avec des représentants de plus de 26 États. Fondé par un flic en disponibilité à la suite d’un homicide en février 2017, ce collectif réunit des agents de sécurité, des policiers et autres individus qui partagent leurs salles de musculation. Mais pas que : leur xénophobie à l’égard des étrangers qu’ils désignent comme délinquants et leur programme nauséabond, état d’urgence étendu à la Guyane, davantage de flics, davantage de prisons…

Situation explosive

Si les 500 frères ont eu un certain écho dans la population, c’est en partie parce que les taux d’homicides et de vols sont bien supérieurs en Guyane à ce qu’ils sont en France. Mais les records touchent d’autres domaines : le chômage concerne 23 % de population (44 % chez les jeunes de 15-25 ans) ; la pauvreté touche plus de quatre personnes sur dix (44,3 %). À l’inverse, il y a moins de médecins par habitant, encore moins de spécialistes, les hôpitaux sont délabrés et le nombre de lits par habitant est deux fois inférieur à celui de la France. 2 000 enfants ne sont pas scolarisés et d’autres, quand ils le sont, doivent faire des trajets mortellement dangereux en pirogue pour aller à l’école, faute d’infrastructures… Les manifestants résumaient bien la situation en dénonçant le fait que « la fusée décolle mais la Guyane reste au sol »… l’argent coule à flots pour les fusées mais pas partout l’électricité !

D’ailleurs, la délinquance est alimentée quotidiennement par des trafics en tous genres dont deux sont particulièrement dangereux : l’orpaillage, ou extraction d’or illégale, et le transport de cocaïne par des « mules »… des milliers de jeunes qui échappent au chômage en assurant le transport de capsules de quelques centigrammes de cocaïne ingurgitées dans leur corps – quitte à risquer au mieux la prison, au pire la mort si ça craque. Dernière mort en date : une jeune fille en avril, au-dessus de l’Atlantique.

Besoin pour les travailleurs de se faire entendre

Dans la mobilisation, le Collectif Pou Lagwiyann dékolé (« Pour que la Guyane décolle ») qui réunissait entre autres les syndicats de patrons, de salariés, des avocats et des collectifs des populations amérindiennes, a donné le ton dans la mobilisation et a négocié les premiers accords, les 1er et 2 avril. Il s’est imposé alors face aux élus et a exigé que les négociations avec Ericka Bareigts, la ministre de l’Outre-Mer, aient lieu devant tout le monde. Un plan d’urgence d’un milliard d’euros fut décidé. Accord qui a été l’occasion pour le Medef de lâcher le mouvement et d’appeler à la levée progressive des blocages. Ce qui n’a pas empêché la mobilisation de se poursuivre pendant encore trois semaines !

À la veille de l‘élection présidentielle, le 21 avril, une deuxième séance de négociations s’est ouverte, cette fois principalement avec le syndicat de travailleurs, l’UTG [4]. En plus du plan d’urgence déjà négocié, l’accord « actait » également la demande de mesures supplémentaires du collectif et des élus à hauteur de 2,1 milliards d’euros, mais on restait dans le symbolique… Au-delà des postes d’intervenants en maternelle, les seuls emplois créés sont ceux de flics et de gendarmes. Près de la moitié du milliard du plan « d’urgence » est réservée à la construction d’écoles et de collèges… mais sur cinq ou dix ans ! Et à voir ce que fera le nouveau gouvernement Macron !

Dès le mois de mars, les travailleurs ont joué un rôle essentiel dans le mouvement, dans les blocages, dans les grandes marches. Mais ceux qui les représentaient n’ont pas voulu ou pas pu se positionner en direction alternative à la mobilisation ni mettre vraiment en avant les revendications ouvrières. Ce sont pourtant encore des grévistes des hôpitaux et d’EDF qui même après la signature des accords, continuaient la lutte et revendiquaient plus de moyens et d’emplois.

Le printemps guyanais, en tout cas, a rappelé à toutes et tous que la lutte de classes est de ce monde et peut bousculer bien des calculs patronaux et politiciens. 

25 mai 2017, Coline BOUTRIN




[1Chiffre officiel sans doute sous-estimé. Avec la majeure partie du territoire composée de la forêt amazonienne, la Guyane compte moins d’habitants qu’une ville comme Strasbourg mais est aussi grande que le Portugal. La moitié de sa population a moins de 20 ans.

[2La Collectivité territoriale guyanaise est une instance assimilable à des conseils régional et départemental réunis. Concession à l’autonomisme des notables locaux, elle a été créée sous Sarkozy et a été élue pour la première fois en décembre 2015.

[390% du foncier guyanais appartient à l’État.

[4L’Union des Travailleurs de Guyane, est une centrale syndicale qui réunit 37 syndicats. Elle fut liée à la CGT mais elle a pris son indépendance organisationnelle. Dans la mobilisation, l’UTG a appelé à la « grève générale illimitée »… quand tout le pays était déjà bloqué.

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